
Lamado «
Devant le miroir le dément songe
» D.
Nacagdorj 1927
Au début, il
n'y a pas de mots. Pas d'image, pas de
sensations. Tout est enfoui
profondément dans ma mémoire. Cela a pourtant
existé
la mère, le sein, les regards,
les mots
puisque je suis. Les images et les sensations
apparaissent vers trois ans. Les mots que je collerais
à " cela " ne viennent que longtemps plus tard,
lentement ; plusieurs années. J'ai trois ans lorsque
mon géniteur me confie à mes bourreaux,
à la suite du décès de ma
mère. Les images de tortures
physiques et d'humiliations défilent dans mon
cerveau. J'en retiens quelques-unes. Je les observe comme
une spectatrice qui ne s'implique pas. Pas de pitié.
Cela est ma vie. Me plaindre serait une humiliation de
plus. Élaborer des
techniques de survie me vint naturellement, comme l'air dans
les poumons est une nécessité pour prolonger
la vie. Je ne pense pas : j'enregistre et je
répète ce que mes tortionnaires
m'inculquent. Subir
sans que
je puisse imaginer une autre solution que l'enfermement dans
" ailleurs ". Je survie en projetant tout mon esprit vers
les méandres de mon cerveau à la recherche
d'une porte vers ´ ailleurs ª. La première
douleur est le stimulateur de ce repli. À l'abri,
calfeutrée au fond de mon corps, j'échappe aux
douleurs suivantes. Je m'anesthésie. Je prends le
contrôle des fulgurances, sans une larme, sans un cri.
Mon corps tétanisé, je disperse la douleur
à chaque millimètre carré de ma chair,
afin qu'elle soit moins forte à l'endroit où
uvrent mes bourreaux. Je ne pense pas Je ne
me pense pas
Je suis. Pas d'hier. Pas de
demain, ni d'aujourd'hui. Pas de temps ; juste "
là " et " comme ça ". Et puis la peur.
Pire : la crainte de ne pas faire correctement ce
qu'ils attendent de moi. J'ai peur. Juste
moment où je comprends qu'un " rituel " va avoir
lieu. Ensuite, docilement, je pose mon pied entre les
mâchoires de l'étau, comme ils me l'avaient
montré la première fois " pour ton bien, pour
redresser tes orteils ". Ma peur se dissipe à ce
moment-là, lorsqu'ils resserrent l'étau avec
la manivelle. Je n'ai jamais
été récalcitrante. Je faisais face
parce que cela était normal et que je n'imaginais pas
que je puisse y échapper. Alors, l'un d'eux
empoigne le marteau
Vous détailler
plus ? Le corps violé, le mutisme
vous le
soupçonnez. Que feriez-vous de ces images de ma
vie passée ? J'errais dans
l'enfance ne sachant ce qu'elle était
mais
vivante, en toute insouciance. Vie de lenteurs,
celles qui figent le Temps même, pour que je ne puisse
m'évader si j'en avais eu l'idée. Mais les
idées en ce Temps là n'existent
pas. Et puis l'arrachement
à cet univers dont j'avais compris les règles,
dans lequel j'avais établi mes repères ;
la forge d'où j'étais née : mon
géniteur me reprenait. Quelqu'un
, à nouveau, décidait sans me
demander ; et je m'en foutais : j'observais ce
nouvel environnement où il me transplantait ;
sans rituel ; avec méfiance, puis j'osais un peu
m'y avancer. Mais il n'y avait
rien. RIEN. J'apprenais,
lentement, à meubler ce Monde qui me bousculait, me
heurtait par sa rapidité. Je me pliais sans
comprendre à ce que l'on attendait de moi. La peur me
faisait avancer. Le Temps s'affolait,
m'affolait. Il existe une
" absence " de souvenir de ce temps de
l'affolement. Une absence. Pas un
vide. Je peux la sentir, la palper mentalement comme un
immense bloc de pierre renfermant cette partie de ma
vie : j'ai occulté le Temps, ne pouvant
m'accorder à son rythme. Le fardeau était trop
lourd à porter, je me suis délestée sur
le chemin. Nécessité de l'automutilation pour
survivre. Sans y réfléchir. Sans le choisir.
J'ai amputé et poursuivi ma route. Alors les couleurs
m'ont emplies. Elles étaient déjà
là, elles attendaient de me révéler
leur véritable utilité... 6 rouge, 4 jaune, 9
vert
longtemps j'ai eu des difficultés pour
déchiffrer l'heure : je voyais des couleurs. Je
les vois toujours, j'ai appris à être plus
rapide et concentrée avec les années
8
bleu. L'heure bleue :
8h du matin, le départ pour l'école, le
bonheur. Quitter ces étrangers, les membres de ma
famille, qui ignoraient, qui m'ignoraient mais dont la
proximité était un danger à
l'intégrité de mon secret. Ils auraient pu
briser le sceau et découvrir ce que j'étais.
Mais ils étaient indifférents et c'est tout ce
que je leur demandais. Je leur en étais
reconnaissante, parfois même, pour cela, il me semble
les avoir aimés. L'école, enfin,
dont je comprenais parfaitement les règles.
L'engouffrement des connaissances dans ma solitude. Je
parlais peu, j'ingurgitais tout
la compréhension
venait plus tard, trop tard souvent
après le
devoir noté. L'heure bleue :
8h du soir, la fin du repas qui me permet d'effectuer
un repli stratégique vers l'enfermement de ma
chambre, la sécurité
la
bibliothèque. LA
BIBLIOTHEQUE Elle regorgeait de
tout ce que la scolarité de la fratrie avait
contraint d'étudier ainsi que d'ouvrages pratiques
destinés au chef de famille et qui devaient lui
permettre, croyait-ils, de mieux gérer son
microcosme. Finalement tout cela avait été mis
au rebut dans ma chambre et je me vautrais dans ce fabuleux
dépotoir qu'ils m'avaient laissé, comme un
goret dans un bain de boue. Madame de
Sévigné, Victor Hugo, Chateaubriand, Racine,
Molière, Alain, Pascal, Eluard, Ronsard,
Anouilh
et bien d'autres me tinrent compagnie jusque
tard dans mes nuits après que j'eus
épuisé la lecture des livres destinés
à mon jeune âge. L'usage du
dictionnaire m'était devenu familier, mais
hélas les définitions des mots que j'ignorais
étaient bien trop obscures à ma
compréhension. Qu'importe,
j'emmagasinais le tout. À la longue
cela influença les notes de certaines matières
scolaires
français, histoire, géographie
et j'obtins quelques premiers prix dans
l'indifférence la plus générale. Tant
mieux. J'avais la sensation que l'on me permettait de
continuer. Retour
sur la page d'Anne Tuffier ©2003
Anne Tuffier
Avant-propos
Sur la route de qui va au loin pour apprendre
Le vent d'automne au sud se lève, qui fraîchit
Dans la vallée se couchent les herbes ondoyantes
La fumée de son toit s'éloigne, qui bleuit.
Cent monts, mille rivières franchis
Villages et cités saluant son passage
D'une fenêtre d'hôtel, un monde contemplé
A ses prodiges encore frappé d'étonnement
Réflexions, pensées, jusqu'à n'en plus pouvoir
C'est en langue étrangère que tu diras ta joie
Plongé dans l'océan de vues, de vies nouvelles
Les perles, les coraux arrachés à pleins doigts
Du passé, du futur, tu saisiras la course
Et le scintillement des astres au firmament
Alors, des terres que point n'atteint en son vol l'oie sauvage,
Fils de l'homme, trésors profond en toi enfouis, tu reviendras.
© 2002 JimmySabater -
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