Anne Tuffier

Lamado

« Devant le miroir le dément songe… »




Avant-propos

 

CELUI QUI VA APPRENDRE EN UNE TERRE LOINTAINE
Sur la route de qui va au loin pour apprendre
Le vent d'automne au sud se lève, qui fraîchit
Dans la vallée se couchent les herbes ondoyantes
La fumée de son toit s'éloigne, qui bleuit.
   
Cent monts, mille rivières franchis
Villages et cités saluant son passage
D'une fenêtre d'hôtel, un monde contemplé
A ses prodiges encore frappé d'étonnement
   
Réflexions, pensées, jusqu'à n'en plus pouvoir
C'est en langue étrangère que tu diras ta joie
Plongé dans l'océan de vues, de vies nouvelles
Les perles, les coraux arrachés à pleins doigts
   
Du passé, du futur, tu saisiras la course
Et le scintillement des astres au firmament
Alors, des terres que point n'atteint en son vol l'oie sauvage,
Fils de l'homme, trésors profond en toi enfouis, tu reviendras.
   

D. Nacagdorj 1927

 


 

Chapitre I

 

Au début, il n'y a pas de mots. Pas d'image, pas de sensations.

Tout est enfoui profondément dans ma mémoire.

Cela a pourtant existé… la mère, le sein, les regards, les mots… puisque je suis. Les images et les sensations apparaissent vers trois ans. Les mots que je collerais à " cela " ne viennent que longtemps plus tard, lentement ; plusieurs années.

J'ai trois ans lorsque mon géniteur me confie à mes bourreaux, à la suite du décès de ma mère.

Les images de tortures physiques et d'humiliations défilent dans mon cerveau. J'en retiens quelques-unes. Je les observe comme une spectatrice qui ne s'implique pas. Pas de pitié. Cela est ma vie. Me plaindre serait une humiliation de plus.

Élaborer des techniques de survie me vint naturellement, comme l'air dans les poumons est une nécessité pour prolonger la vie. Je ne pense pas : j'enregistre et je répète ce que mes tortionnaires m'inculquent.

Subir… sans que je puisse imaginer une autre solution que l'enfermement dans " ailleurs ". Je survie en projetant tout mon esprit vers les méandres de mon cerveau à la recherche d'une porte vers ´ ailleurs ª. La première douleur est le stimulateur de ce repli. À l'abri, calfeutrée au fond de mon corps, j'échappe aux douleurs suivantes. Je m'anesthésie. Je prends le contrôle des fulgurances, sans une larme, sans un cri. Mon corps tétanisé, je disperse la douleur à chaque millimètre carré de ma chair, afin qu'elle soit moins forte à l'endroit où œuvrent mes bourreaux.

Je ne pense pas Je ne me pense pas… Je suis.

Pas d'hier. Pas de demain, ni d'aujourd'hui. Pas de temps ; juste " là " et " comme ça ". Et puis la peur. Pire : la crainte de ne pas faire correctement ce qu'ils attendent de moi.

J'ai peur. Juste moment où je comprends qu'un " rituel " va avoir lieu. Ensuite, docilement, je pose mon pied entre les mâchoires de l'étau, comme ils me l'avaient montré la première fois " pour ton bien, pour redresser tes orteils ". Ma peur se dissipe à ce moment-là, lorsqu'ils resserrent l'étau avec la manivelle.

Je n'ai jamais été récalcitrante. Je faisais face parce que cela était normal et que je n'imaginais pas que je puisse y échapper.

Alors, l'un d'eux empoigne le marteau…

Vous détailler plus ? Le corps violé, le mutisme…vous le soupçonnez. Que feriez-vous de ces images de ma vie passée ?

J'errais dans l'enfance ne sachant ce qu'elle était…mais vivante, en toute insouciance.

Vie de lenteurs, celles qui figent le Temps même, pour que je ne puisse m'évader si j'en avais eu l'idée. Mais les idées en ce Temps là n'existent pas.

Et puis l'arrachement à cet univers dont j'avais compris les règles, dans lequel j'avais établi mes repères ; la forge d'où j'étais née : mon géniteur me reprenait.

Quelqu'un , à nouveau, décidait sans me demander ; et je m'en foutais : j'observais ce nouvel environnement où il me transplantait ; sans rituel ; avec méfiance, puis j'osais un peu m'y avancer.

Mais il n'y avait rien.

 

RIEN.

J'apprenais, lentement, à meubler ce Monde qui me bousculait, me heurtait par sa rapidité. Je me pliais sans comprendre à ce que l'on attendait de moi. La peur me faisait avancer.

Le Temps s'affolait, m'affolait.

Il existe une " absence " de souvenir de ce temps de l'affolement.

Une absence. Pas un vide. Je peux la sentir, la palper mentalement comme un immense bloc de pierre renfermant cette partie de ma vie : j'ai occulté le Temps, ne pouvant m'accorder à son rythme. Le fardeau était trop lourd à porter, je me suis délestée sur le chemin. Nécessité de l'automutilation pour survivre. Sans y réfléchir. Sans le choisir. J'ai amputé et poursuivi ma route.

Alors les couleurs m'ont emplies. Elles étaient déjà là, elles attendaient de me révéler leur véritable utilité...

6 rouge, 4 jaune, 9 vert…longtemps j'ai eu des difficultés pour déchiffrer l'heure : je voyais des couleurs. Je les vois toujours, j'ai appris à être plus rapide et concentrée avec les années…8 bleu.

L'heure bleue : 8h du matin, le départ pour l'école, le bonheur. Quitter ces étrangers, les membres de ma famille, qui ignoraient, qui m'ignoraient mais dont la proximité était un danger à l'intégrité de mon secret. Ils auraient pu briser le sceau et découvrir ce que j'étais. Mais ils étaient indifférents et c'est tout ce que je leur demandais. Je leur en étais reconnaissante, parfois même, pour cela, il me semble les avoir aimés.

L'école, enfin, dont je comprenais parfaitement les règles. L'engouffrement des connaissances dans ma solitude. Je parlais peu, j'ingurgitais tout…la compréhension venait plus tard, trop tard souvent …après le devoir noté.

L'heure bleue : 8h du soir, la fin du repas qui me permet d'effectuer un repli stratégique vers l'enfermement de ma chambre, la sécurité…la bibliothèque.

LA BIBLIOTHEQUE

Elle regorgeait de tout ce que la scolarité de la fratrie avait contraint d'étudier ainsi que d'ouvrages pratiques destinés au chef de famille et qui devaient lui permettre, croyait-ils, de mieux gérer son microcosme. Finalement tout cela avait été mis au rebut dans ma chambre et je me vautrais dans ce fabuleux dépotoir qu'ils m'avaient laissé, comme un goret dans un bain de boue.

Madame de Sévigné, Victor Hugo, Chateaubriand, Racine, Molière, Alain, Pascal, Eluard, Ronsard, Anouilh…et bien d'autres me tinrent compagnie jusque tard dans mes nuits après que j'eus épuisé la lecture des livres destinés à mon jeune âge.

L'usage du dictionnaire m'était devenu familier, mais hélas les définitions des mots que j'ignorais étaient bien trop obscures à ma compréhension.

Qu'importe, j'emmagasinais le tout.

À la longue cela influença les notes de certaines matières scolaires…français, histoire, géographie et j'obtins quelques premiers prix dans l'indifférence la plus générale. Tant mieux. J'avais la sensation que l'on me permettait de continuer.

 

 

 

 
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