Anne Tuffier

Lamado

« Devant le miroir le dément songe… »



Chapitre III

 

 J'ai oublié leurs prénoms. Leurs visages sont flous, comme voilés par le nombre des années et la volonté de ne pas se souvenir.

Combien traversèrent mon enfance ? Cinq, six peut-être. Je les rencontrais un à un… les fantômes sans visage de la piscine de la Butte aux cailles.



Certainement, je découvris la piscine à l'occasion d'une sortie scolaire ; certainement, ma sœur m'y emmena quelques jeudis..

Je dus subir des cours de natation pour obtenir le droit de m'y rendre seule. Cours de natation en soirée, en groupe, bruyant, terrorisant… à me dégoutter définitivement de l'immersion dans l'eau chlorée.

Mais non ! L'eau m'attirait irrésistiblement pour me dévoiler ses secrets et ses bienfaits.

Les premiers temps, je m'y rendais le jeudi après-midi. J'entrais dans l'eau, lentement, accompagnée par le fracas des sauts, des plongeons, des cris des baigneurs.

Je m'étonnais et me délectais d'échapper en partie au poids de mon propre corps.

Je me laissais couler, sans mouvement, les bruits s'estompaient.

L'eau m'acceptait, me portait en son sein, me soulageait.

Je ne m'aventurais qu'à de très exceptionnelles occasions vers le grand bassin, lieu maudit et cauchemardesque où sévissait mon maître-nageur. Et puis, même si j'avais réussi à donner le change, j'étais loin d'avoir acquis les rudiments de la natation.

J'avais des talents incroyables : effectuer des mouvements de brasse ou de crawl sans parvenir à avancer, aspirer des bols  --« tasses » me semble inadéquat &endash; d'eau qui m'occasionnaient d'interminables suffocations et je suppose que je devais détenir le record du plus grand nombre de crampes au pied en soixante minutes, dus à l'usage abusif d'un marteau et d'une enclume dans mon passé.

Je résolus ce problème en inventant une nage, lointaine cousine du crawl, en apnée et à la force des bras uniquement.

Deux largeurs de bassin plus tard, les yeux ouverts dans ce milieu aqueux aux bruits assourdis, je refaisais surface, les poumons à la limite de l'explosion, et passais de longues minutes à retrouver mon souffle, les bras en croix, dos au rebord, le regard fixé sur le carrelage mouvant du fond ou observant la folie ambiante.

Peut-être est-ce cette façon d'agir qui attira le regard du premier fantôme et qui l'incita à interférer dans ma vie.

Je me souviens de la peau halée de son torse, légèrement distendue par son cinquantenaire de vie. Il devint un compagnon de jeux, me propulsait hors de l'eau en me prenant par la taille, nous faisions des concours de poirier, d'apnée, je passais entre ses jambes comme sous un tunnel et chaque fois que je réussissais, il se déplaçait de quelque pas vers le grand bain jusqu'à ce que j'échoue.

Nous devions ressembler à un père et sa petite-fille.

Je le retrouvais chaque jeudi après-midi. Et puis vinrent les premiers attouchements. Moi ça ne me choquait pas, j'avais déjà connu ce genre de choses, c'était normal. La différence c'est qu'il ne me faisait pas mal.

Je ne comprenais pas son insistance à vouloir que je l'appelle « tonton », ni les raisons de son inquiétude, qu'il me transmettait, lorsque quelqu'un s'approchait trop près de nous ou qu'il croyait être dévisagé par un autre baigneur.

Je sentais bien qu'il n'était pas à l'aise avec moi à cause des autres.

Mais bon ! C'était sans problème. Le mien était tout autre : je n'aimais pas que l'on me touche mais je ne savais pas que mon corps m'appartenait.

Depuis longtemps, je pensais qu'il était destiné à l'usage exclusif des hommes adultes. Et si j'éprouvais une sorte de méfiance, un déplaisir, je ne les repoussais pas. Je savais ce qu'ils attendaient de moi et m'y conformais.

Le premier fantôme disparu de ma vie après qu'il eut obtenu ce qu'il souhaitait de mon corps. « Cela »se fit en quelques minutes d'une après-midi  qui nous tira de la piscine dans cet unique but. « Cela » se passa dans ma chambre. Dans l'appartement familial mais désert de l'avenue d'Italie.

Les jeudis suivants je ne le trouvais plus pour nos jeux aquatiques. J'en éprouvais de la déception, du soulagement aussi : il ne me toucherait plus. J'associais sa disparition avec l'acte sexuel assouvi.

Ainsi pour se débarrasser rapidement d'un fantôme, il me fallait lui donner vite ce qu'il attendait. Stratégie qui confirmera son efficacité par la suite.

Pourtant en me communiquant sa propre inquiétude, ce premier fantôme m'avait fait effleurer que  quelque chose n'était pas « normale » dans la relation que nous avions. Ce sentiment ne fit que s'accroître avec les fantômes suivants et j'appris à jouer de leur peur. J'avais un pouvoir sur eux. Je les manipulais, troquant mon corps en échange de cigarettes ou de sucreries.

Somme toute, je trouvais cette position assez confortable. Bien meilleure que celle de l'époque de l'enclume.

Je passais pour une enfant aux yeux des adultes. Ce monde d'adultes qui s'accordaient à attribuer à l'enfance la qualité d'innocence.

L'innocence de l'enfance, qu'elle mythe !



Un soir, alors que ma belle-mère était venue me chercher à la sortie de l'école, un incident se produisit.

Nous remontions toutes deux la rue de Tolbiac vers l'avenue d'Italie, lorsque, presque arrivées à l'angle occupé par le café-tabac, ma belle-mère fut hélée par un monsieur d'une cinquantaine d'années. Il lui désigna du regard une petite guérite verte en bois dans laquelle trônait une femme devant un étalage de billets de la loterie nationale maintenus par des élastiques. Il nous entraîna devant le minuscule édifice en expliquant qu'il gagnerait sûrement si une main innocente, qui ne connaissait pas les choses de la vie, choisissait le billet. Bien évidemment, les regards de ma belle-mère et de l'homme convergent dans ma direction. Et moi ? Moi, je refusais obstinément de choisir un billet. Aucun d'eux  ne comprend la raison qui anime mon entêtement. Dans ma tête, ça bouillonne :

Je sais ce qu'il sous-entend par « innocence » et « choses de la vie »  Forcément, si j'accède à sa demande, il va perdre… et il saura.

Ma belle-mère insiste, me traite de capricieuse et je fini par céder, la mort dans l'âme, comme une condamnée qui se rend à l'échafaud.

Je n'ai pas dormi pendant trois jours… quelqu'un, quelque part savait et je n'avais aucun pouvoir sur cette personne pour l'empêcher de révéler mon secret si l'envie lui en prenait.

 

 
Votre commentaire sur cette nouvelle

Retour sur la page d'Anne Tuffier

©2003 Anne Tuffier


 

 © 2002 JimmySabater - Tous droits réservés
Copies, téléchargements, archivages et reproductionspartielles ou totales interdits sur tout le site (sauf documentspromotionnels indiqués).
This site is registred and protected, copies areforbidden.