
Lamado «
Devant le miroir le dément songe
» J'ai
oublié leurs prénoms. Leurs visages sont
flous, comme voilés par le nombre des années
et la volonté de ne pas se souvenir. Retour
sur la page d'Anne Tuffier ©2003
Anne Tuffier
Chapitre
III
Combien traversèrent mon enfance ? Cinq, six
peut-être. Je les rencontrais un à un
les
fantômes sans visage de la piscine de la Butte aux
cailles.
Certainement, je découvris la piscine à
l'occasion d'une sortie scolaire ; certainement, ma
sur m'y emmena quelques jeudis..
Je dus subir des cours de natation pour obtenir le droit de
m'y rendre seule. Cours de natation en soirée, en
groupe, bruyant, terrorisant
à me
dégoutter définitivement de l'immersion dans
l'eau chlorée.
Mais non ! L'eau m'attirait irrésistiblement pour me
dévoiler ses secrets et ses bienfaits.
Les premiers temps, je m'y rendais le jeudi
après-midi. J'entrais dans l'eau, lentement,
accompagnée par le fracas des sauts, des plongeons,
des cris des baigneurs.
Je m'étonnais et me délectais
d'échapper en partie au poids de mon propre
corps.
Je me laissais couler, sans mouvement, les bruits
s'estompaient.
L'eau m'acceptait, me portait en son sein, me
soulageait.
Je ne m'aventurais qu'à de très
exceptionnelles occasions vers le grand bassin, lieu maudit
et cauchemardesque où sévissait mon
maître-nageur. Et puis, même si j'avais
réussi à donner le change, j'étais loin
d'avoir acquis les rudiments de la natation.
J'avais des talents incroyables : effectuer des mouvements
de brasse ou de crawl sans parvenir à avancer,
aspirer des bols --« tasses » me semble
inadéquat &endash; d'eau qui m'occasionnaient
d'interminables suffocations et je suppose que je devais
détenir le record du plus grand nombre de crampes au
pied en soixante minutes, dus à l'usage abusif d'un
marteau et d'une enclume dans mon passé.
Je résolus ce problème en inventant une nage,
lointaine cousine du crawl, en apnée et à la
force des bras uniquement.
Deux largeurs de bassin plus tard, les yeux ouverts dans ce
milieu aqueux aux bruits assourdis, je refaisais surface,
les poumons à la limite de l'explosion, et passais de
longues minutes à retrouver mon souffle, les bras en
croix, dos au rebord, le regard fixé sur le carrelage
mouvant du fond ou observant la folie ambiante.
Peut-être est-ce cette façon d'agir qui attira
le regard du premier fantôme et qui l'incita à
interférer dans ma vie.
Je me souviens de la peau halée de son torse,
légèrement distendue par son cinquantenaire de
vie. Il devint un compagnon de jeux, me propulsait hors de
l'eau en me prenant par la taille, nous faisions des
concours de poirier, d'apnée, je passais entre ses
jambes comme sous un tunnel et chaque fois que je
réussissais, il se déplaçait de quelque
pas vers le grand bain jusqu'à ce que
j'échoue.
Nous devions ressembler à un père et sa
petite-fille.
Je le retrouvais chaque jeudi après-midi. Et puis
vinrent les premiers attouchements. Moi ça ne me
choquait pas, j'avais déjà connu ce genre de
choses, c'était normal. La différence c'est
qu'il ne me faisait pas mal.
Je ne comprenais pas son insistance à vouloir que je
l'appelle « tonton », ni les raisons de son
inquiétude, qu'il me transmettait, lorsque quelqu'un
s'approchait trop près de nous ou qu'il croyait
être dévisagé par un autre baigneur.
Je sentais bien qu'il n'était pas à l'aise
avec moi à cause des autres.
Mais bon ! C'était sans problème. Le mien
était tout autre : je n'aimais pas que l'on me touche
mais je ne savais pas que mon corps m'appartenait.
Depuis longtemps, je pensais qu'il était
destiné à l'usage exclusif des hommes adultes.
Et si j'éprouvais une sorte de méfiance, un
déplaisir, je ne les repoussais pas. Je savais ce
qu'ils attendaient de moi et m'y conformais.
Le premier fantôme disparu de ma vie après
qu'il eut obtenu ce qu'il souhaitait de mon corps. «
Cela »se fit en quelques minutes d'une
après-midi qui nous tira de la piscine dans cet
unique but. « Cela » se passa dans ma chambre.
Dans l'appartement familial mais désert de l'avenue
d'Italie.
Les jeudis suivants je ne le trouvais plus pour nos jeux
aquatiques. J'en éprouvais de la déception, du
soulagement aussi : il ne me toucherait plus. J'associais sa
disparition avec l'acte sexuel assouvi.
Ainsi pour se débarrasser rapidement d'un
fantôme, il me fallait lui donner vite ce qu'il
attendait. Stratégie qui confirmera son
efficacité par la suite.
Pourtant en me communiquant sa propre inquiétude, ce
premier fantôme m'avait fait effleurer que
quelque chose n'était pas « normale » dans
la relation que nous avions. Ce sentiment ne fit que
s'accroître avec les fantômes suivants et
j'appris à jouer de leur peur. J'avais un pouvoir sur
eux. Je les manipulais, troquant mon corps en échange
de cigarettes ou de sucreries.
Somme toute, je trouvais cette position assez confortable.
Bien meilleure que celle de l'époque de
l'enclume.
Je passais pour une enfant aux yeux des adultes. Ce monde
d'adultes qui s'accordaient à attribuer à
l'enfance la qualité d'innocence.
L'innocence de l'enfance, qu'elle mythe !
Un soir, alors que ma belle-mère était venue
me chercher à la sortie de l'école, un
incident se produisit.
Nous remontions toutes deux la rue de Tolbiac vers l'avenue
d'Italie, lorsque, presque arrivées à l'angle
occupé par le café-tabac, ma belle-mère
fut hélée par un monsieur d'une cinquantaine
d'années. Il lui désigna du regard une petite
guérite verte en bois dans laquelle trônait une
femme devant un étalage de billets de la loterie
nationale maintenus par des élastiques. Il nous
entraîna devant le minuscule édifice en
expliquant qu'il gagnerait sûrement si une main
innocente, qui ne connaissait pas les choses de la vie,
choisissait le billet. Bien évidemment, les regards
de ma belle-mère et de l'homme convergent dans ma
direction. Et moi ? Moi, je refusais obstinément
de choisir un billet. Aucun d'eux ne comprend la
raison qui anime mon entêtement. Dans ma tête,
ça bouillonne :
Je sais ce qu'il sous-entend par « innocence » et
« choses de la vie » Forcément, si
j'accède à sa demande, il va perdre
et
il saura.
Ma belle-mère insiste, me traite de capricieuse et je
fini par céder, la mort dans l'âme, comme une
condamnée qui se rend à l'échafaud.
Je n'ai pas dormi pendant trois jours
quelqu'un,
quelque part savait et je n'avais aucun pouvoir sur cette
personne pour l'empêcher de révéler mon
secret si l'envie lui en prenait.
© 2002 JimmySabater -
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