Cédric Gatineau
Meurtres au Comté de Greys

I

Stephenson se remettait peu à peu dans le contexte et l'ambiance de l'époque. Il venait d'avoir trente ans. Après avoir fait l'école de Police où il fut l'un des plus brillants élèves, et quatre années comme assistant de l'Inspecteur principal dans un commissariat, il venait d'être promu Inspecteur. Chaque promotion s'accompagnait d'une mutation en fonction des besoins du moment et son affectation se situait dans l'un des Comtés de l'Etat, le Comté de Greys. Dans celui-ci, deux crimes séparés seulement de trois semaines venaient d'être commis, ce qui constituait effectivement un événement important dans le contexte local. Stephenson avait été muté pour être chargé du second. Le premier homicide avait déjà fait l'objet d'une enquête du Marshall local : le meurtre sauvage d'un clochard ivrogne par coups de couteaux, probablement lors d'une rixe ou d'un règlement de comptes entre marginaux. L'affaire n'avait pas été élucidée : aucun coupable ni même de suspect n'avait été trouvé. Elle avait donc été classée sans suite.
Le second crime, celui dont Stephenson avait la charge, était beaucoup moins sanguinolent. Une jeune fille prénommée Betty avait été retrouvée morte, étranglée par un foulard, dans un parc proche de la maison où elle vivait avec sa mère. Aucune autre trace apparente de violence n'avait été relevée et le rapport du médecin légiste ne comportait pas de mention relative à un crime ou a des violences sexuelles, la jeune fille était décédée vierge.

Cela faisait deux semaines que ce meurtre venait d'être commis lorsque Stephenson pris ses fonctions. Après avoir lu rapidement les rapports faits par les locaux, il commença son enquête de façon pragmatique. Ses années opérationnelles passées après l'école de Police lui avaient montré que beaucoup de résultats provenaient du soin et de la méthode apportée pour résoudre une affaire. L'approche du terrain devait être rapide, minutieuse et précise. La connaissance du milieu de la victime, de ses proches et de ses fréquentations ne devaient pas poser de problème particulier : le Comté était d'une taille moyenne et les va et vient n'étaient pas d'une fréquence allant au-delà de ce qu'il était possible de vérifier sérieusement et dans un délai court.

Le dossier du Marshall local contenait, outre le rapport du médecin légiste accompagné des photos détaillées du corps de la jeune fille, un topo sur la vie privée relativement simple de Betty et de sa mère, un interrogatoire de son petit ami, Donovan et un résumé des dépositions des voisins.
Stephenson en pris connaissance. Après avoir refermé ce maigre dossier, il commença à réfléchir sur la méthode à adopter. Le plus simple et le plus rationnel était de définir le champ d'investigation des personnels sous son autorité et d'intervenir sur une piste sérieuse.

Stephenson distribua les rôles. La vérification des fréquentations de Betty et de ses rapports avec les filles de son collège avaient été confiés au sergent Lorie Bellington. Le constable Jones était chargé d'interroger une nouvelle fois les voisins, afin de vérifier que rien n'avait été oublié. Le Marshall Rogers devait consulter ses collègues des comtés voisins afin de s'assurer qu'il n'y avait pas d'autres cas similaires. Stephenson se chargeait des proches de Betty : sa mère et son petit ami.

Stephenson se rendit chez la mère de Betty. La pauvre femme était encore sous le choc. Après les paroles de circonstances, il entama la discussion en veillant soigneusement à ne pas employer le ton des interrogatoires.
Après une heure environ, Stephenson avait noté l'essentiel : une vie très simple d'une fille de 17 ans dans un Comté sans histoire. La personnalité de Betty paraissait plutôt fade. Les rapports du sergent Bellington confirmeront d'ailleurs cela.
Stephenson demanda où se situait la chambre de la jeune fille. La mère de Betty l'y conduisit et le laissa au pas de la porte. Elle se retira discrètement, prétextant avoir quelque chose à faire dans la cuisine, afin de laisser l'Inspecteur seul.
Il entra dans la pièce. Le mur était rempli de posters de chanteurs à midinettes. Le mobilier était simple, désuet même : un lit en fer, une armoire, un bureau encombré de cahiers et de livres d'école, deux chaises, un vieux fauteuil. Il y avait des peluches un peu partout. Stephenson s'assis au bureau et chercha si la jeune fille tenait un journal intime. Sa mère lui avait dit que non, mais sait-on jamais. Il ne trouva pas de journal.
L'Inspecteur ouvrit l'armoire. Beaucoup de vêtements à bas prix, quelques paires de chaussures d'un goût douteux, un sac à main en plastique transparent avec un bric à brac dedans : un essentiel de couture, un autre de maquillage bon marché, une brosse à cheveux, un roman à l'eau de rose, une paire de jumelles de théâtre, des crayons, une lime à ongles et des petits sujets en plastiques que l'on trouve dans les friandises. Pas de correspondance. Dans le reste de l'armoire, rien de significatif.
Stephenson regarda par la fenêtre. Celle-ci donnait dans la rue. En face, des maisons toutes construites dans le même style, parfaitement alignées le long de la rue.
Puis il sortit de la chambre et prit congé sans oublier de dire quelques paroles réconfortantes à la mère de Betty.

Stephenson se dirigea vers le parc situé deux rues plus loin. Le Constable Jones l'attendait. Il lui indiqua l'endroit où on avait trouvé le corps de la jeune fille, derrière des bosquets, à l'abri de tout regard. Puis ils firent le tour du parc.
- Jones, est ce que ce parc est fréquenté ?
- Non, très peu Inspecteur. Juste le samedi ou le dimanche quand les gosses viennent jouer au ballon. Comme vous pouvez le voir, il est un peu rustique, enfin.. euh, c'est pas comme les parcs en ville.
Effectivement, le parc était plutôt peu entretenu et ressemblait davantage à une sorte de bosquet qu'à un parc municipal. Stephenson vérifia les accès et les différentes prises de vue possibles de l'endroit où le meurtre avait été commis.
Sur le chemin du retour, il demanda au constable Jones le compte-rendu de ses investigations de la matinée auprès des voisins.
- Les mêmes déclarations, Inspecteur. Personne n'a rien vu ni rien entendu. Les gens sont tous inquiets et posent plus de questions qu'ils n'apportent d'éléments pour l'enquête. Enfin, c'est toujours comme ça, soupira Jones.
- Très bien. Continuez Jones. Il me faut votre rapport pour demain matin.

Stephenson retrouva le Marshall Rogers au bureau. Aucun de ses collègues ne lui avait signalé de cas similaire dans leur Comté.
- Il faut que je vous dise Inspecteur.
- Oui ?
- Ce n'est pas le premier décès par strangulation dans le Comté.
- Comment ça ?
- Et bien, il y a quelques mois, le jeune Damon Vince est mort de cette façon suite à un jeu stupide, le jeu du foulard. C'est moi qui ait ramené le corps.
- Mais dans cette affaire, vous avez précisé qu'il s'agissait d'un jeu qui avait mal tourné n'est ce pas ?
- Oui.
- Alors que là, personne n'est venu signaler un tel fait ?
- Non, Inspecteur, vous avez raison. C'est bien pour cela que l'on a attribué le caractère d'homicide à cette affaire.
- Est-ce que Betty faisait partie du groupe de gamins qui s'adonnaient à ce jeu ?
- Non. C'était une jeune fille sans histoire, avec peu de fréquentations. Juste son voisinage et les filles de son âge à l'école. Son petit ami Donovan habite avec sa mère et son frère juste dans la maison d'en face, vous avez dû la voir je pense.
- Et lui, quelles sont ses fréquentations ?
- Oh, c'est un gosse du quartier. Il vient tout juste d'avoir 21 ans. Il est apprenti dans le garage automobile de son oncle, à l'autre bout de la ville. Sa mère est divorcée et les enfants vivent chez elle.
Stephenson prit le dossier et relu la partie concernant le petit ami de Betty. Rien de spécial n'en ressortait. Le Marshall reprit :
- Les Cooper sont des gens simples et honnêtes. Leurs deux fils, Donovan et Ricky, n'ont jamais eu d'histoires, a part les bêtises habituelles des gamins de leur âge. Au fait, les deux frères sont jumeaux.
- Les avez-vous interrogé ?
- Oui, mais ils n'ont rien vu, ni rien entendu. Comme tous leurs voisins d'ailleurs.

L'après-midi s'achevait. Stephenson fit connaissance avec toute l'équipe. Il demanda à chacun de se présenter et de donner une description sommaire de ses fonctions. Puis il jeta un coup d'œil sur les affaires en cours. Rien de particulier n'attira son attention. Histoires de voisinage, non-respect des règles de comportement routier, fraudes et vols à l'étalage.. enfin, toutes les petites histoires d'un Comté tranquille.


Le lendemain matin, Stephenson consulta le dossier du jeune Damon Vince. Le rapport du Marshall Rogers était sommaire : les gamins s'étaient amusé à se pratiquer une strangulation à l'aide d'un foulard afin d'avoir des sensations différentes, mêlant l'angoisse et le plaisir de faire quelque chose de défendu et de peu ordinaire. Ils serraient le foulard jusqu'au déclenchement des endomorphines destinées à éviter au corps de souffrir. Puis ils arrêtaient de serrer avant qu'il ne soit définitivement trop tard, en oubliant les risques de lésions du cerveau, de coma ou de mort. Et là.. ça s'était mal terminé.

Le constable Jones et le sergent Bellington remirent leurs rapports dans la matinée. Stephenson les étudia soigneusement. Il n'y avait rien de nouveau : aucun témoignage, aucun indice. Il fallait donc que Stephenson en sache plus sur la victime.
Il demanda au sergent Bellington de lui faire rencontrer le directeur du Collège de Betty. Le rendez-vous fut pris pour le début de l'après-midi.




Le Directeur du Collège était un homme d'une quarantaine d'année, originaire du Comté. Il connaissait tout le monde et les fréquentations de chacun de ses élèves. Il entretenait de bonnes relations avec les parents et son établissement avait la réputation d'être sans histoire.
Stephenson lui demanda de tracer le portrait de Betty. Il avait besoin d'en savoir plus car aucune piste apparente ne semblait se tracer. Il demanda au directeur d'être sans complaisance, afin d'être au plus près de la réalité. Après les regrets d'usage sur la fin tragique de la victime, le directeur se lança dans la description de la jeune fille.
- C'était une jeune fille sans grande envergure, très banale dirai-je. Moyenne dans ses résultats et moyenne physiquement. Elle n'attirait pas spécialement le regard. Elle ressemblait à presque toutes les filles de son âge ici et n'avait pas d'occupations autre que de venir au collège en semaine et d'aller au cours de gymnastique le samedi matin. Sa mère est une brave femme2, honnête et travailleuse. Elle a élevé sa fille toute seule, le père étant décédé dans un accident de la route alors que la fillette avait peine 5 ans. Cela fait 6 ou 7 ans qu'elles se sont installées toutes les deux dans cette ville. Elles habitaient un petit bourg à quelques miles de là mais la mère s'est rapprochée de son travail et de l'école en même temps. Betty n'était pas destinée à faire de grandes études. Elle n'avait pas le niveau et elle le savait. Comme beaucoup de filles ici, elle aurait fini par se marier avec un gars du coin pour rester au foyer ou occuper un emploi à mi-temps, comme vendeuse ou femme de ménage.
- Avait-elle de mauvaises fréquentations ?
- Non. Elle ne côtoyait pas grand-monde en fait. Elle ne sortait pas le samedi soir car elle n'en avait pas les moyens. Quelquefois elle allait au cinéma avec d'autres filles de sa classe mais c'est tout.
- Et son petit ami Donovan, vous le connaissez ? Elle sortait souvent avec lui ou pas ?
- Oui, j'ai appris que Donovan Cooper était son petit ami. J'ai été un peu étonné d'ailleurs.
- Ah bon, pourquoi ça ?
- Car Donovan et Ricky sont des frères jumeaux plutôt séduisants et leur ressemblance attire beaucoup les jeunes filles de l'âge de Betty. Curieusement, c'est Betty qui sortait avec Donovan alors qu'il aurait pu sans difficulté trouver une copine plus élancée et plus intelligente. Sans doute la proximité de leurs habitations a fait qu'ils se sont trouvés comme ça. Je ne les ai jamais vus ensemble et apparemment ils étaient discrets sur leur relation, même si Betty n'a pas pu s'empêcher de le dire à toutes les filles de sa classe, histoire sans doute de les faire baver une petit peu. C'est comme cela que je l'ai appris.
- Et les frères Cooper, comment sont-ils ?
- Ils sont ici depuis leur petite enfance. Les parents sont divorcés. Je n'ai pas bien connu le père, qui était routier et toujours absent. Un jour, il n'est plus revenu, laissant sa femme se débrouiller seule avec les gosses. C'étaient des élèves plutôt de bon niveau, intelligents et capables de progresser. Donovan est apprenti dans le garage de son oncle, le frère de sa mère, et il se débrouille déjà très bien. Il lui succèdera un jour je pense. Ricky prépare des études supérieures mais est en attente d'une bourse pour pouvoir partir à l'Université. Ce sont des jumeaux d'une ressemblance presque parfaite mais leur caractère diffère quand même. On sent que Donovan est plus volontaire, plus affirmé que son frère. Je n'ai jamais vu Ricky sortir avec une fille ni se mêler avec les bandes de garçons qui sortent le samedi soir pour boire des bières.
- Son frère oui ?
- Oui, mais sans excès.
- Sinon avez-vous remarqué un détail chez Betty ces derniers temps, dans son comportement, ou dans ses relations avec les autres ?
- A part le fait qu'elle sortait avec Donovan et que cela lui donnait d'un seul coup une importance qu'elle n'avait jamais eue aux yeux des autres filles de son âge, je n'ai rien remarqué de particulier.

Le Directeur fit faire le tour des lieux à Stephenson. Il lui donna quelques noms d'élèves de la classe de Betty qui la fréquentait un peu. Stephenson avait déjà ces noms dans le dossier du sergent Bellington mais il laissa le directeur lui redonner la même liste.
Puis il reparti dans la rue où habitait la jeune fille.

Vue de l'extérieur, la maison qu'il avait visitée la veille était banale et ressemblait à toutes les autres. Juste en face, habitaient les Cooper. Stephenson sonna. Un jeune homme d'une vingtaine d'année lui ouvrit. Il était blond avec de grands yeux bleus très clairs, mesurant environ un peu moins d'1m80, plutôt mince et parfaitement proportionné. Une sorte de fragilité se décelait, peut-être parce que les os du visage étaient fins.
- Vous êtes Donovan Cooper ?
- Non, moi je suis Ricky, son frère.
- Je suis l'Inspecteur Stephenson Howard. Je suis chargé de l'enquête sur la mort de Betty. Je voudrai voir Donovan Cooper.
- Don' n'est pas encore arrivé de son travail mais ça ne devrai pas tarder. Est-ce que vous voulez l'attendre ?
- Oui, je veux bien.
Le jeune homme s'effaça pour laisser entrer Stephenson.
- Pendant qu'on l'attend, est ce que je peux te poser quelques questions ?
Il avait posé la question comme s'il s'adressait à un enfant. Or, les frères Cooper n'étaient plus des mineurs au sens de la loi des Etats-Unis car ils venaient d'avoir 21 ans. A ce titre, on pouvait les considérer comme des adultes.
Un léger trouble peignit le visage de Ricky.
- Euh.. oui, qu'est ce que vous voulez savoir ?
Stephenson s'installa sur une chaise. Ricky resta debout un bref instant et il s'assit aussi, en face, séparé par la table à manger. Stephenson mis les coudes sur la table. Ricky fit de même. La conversation s'engagea.
- Je voulais savoir si tu savais quelque chose ou si tu avais vu ou entendu quelque chose qui pourrait aider la Police dans cette affaire
- Euh … non
- Non quoi ?
- Non, je ne sais rien et je n'ai rien vu ni entendu quelque chose qui pourrait aider la Police dans cette affaire.
Quelque chose d'infime troublait Stephenson mais il ne savait pas quoi.
- Et tu connaissais bien Betty ou pas ?
- Oui, je la connaissais bien.
- Vous sortiez tous ensemble le samedi soir ?
- Non, on ne sortait pas avec elle le samedi soir.
- Tu sortais avec ton frère alors ?
- Non plus, on ne sortait pratiquement pas.
- Pourtant il allait boire un coup avec des copains de temps en temps non ?
- Ah oui, mais pas longtemps.
- Et il n'emmenait jamais Betty avec lui ?
- Non, il ne l'emmenait jamais
La porte d'entrée s'ouvrit. Un autre jeune homme entra dans la maison. Les deux frères se ressemblaient parfaitement. Donovan semblait cependant avoir des os un tout petit peu plus gros que Ricky. Les longues heures passées par Stephenson à l'école de police sur l'apprentissage de la reconnaissance physionomique n'avaient pas été inutiles. Dans ce cas précis, un non-professionnel ne ferait pas la différence entre les deux frères.
Donovan semblait un peu étonné.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis l'Inspecteur Stephenson Howard. Je voulais te poser quelques questions sur la mort de Betty.
Donovan prit une chaise et s'assis à califourchon.
- Allez-y.
La discussion ne fut pas longue. Donovan expliqua qu'il sortait avec Betty depuis environ deux mois mais que ce n'était pas une histoire d'amour mais plutôt que c'était pratique d'avoir une petite amie à côté. De plus, il ne voulait pas être un des rares garçons de la ville à ne pas avoir de girlfriend. Sinon, il n'avait rien vu, ni rien entendu ce soir là.
- Vous vous voyiez quand, en fait ?
- Le dimanche soir, mais pas tout le temps.
- Jamais en semaine ?
- Non, Betty faisait ses devoirs et moi je dois faire les corvées de la maison avec Ricky car maman rentre tard en général.
- Et ce jour là, que faisais-tu ?
- Ce mardi là ? Ben comme d'habitude, une fois nos tâches terminées on regardait la télé.
- Avec ton frère ?
- Oui, avec Ricky.
L'intonation de la dernière réponse n'avait pas changé. Mais il y avait cependant une très légère différence. Les réponses avaient été jusque là empreintes de certitude mais la dernière semblait mécanique. Stephenson se retourna vers Ricky et l'interrogea du regard. Pendant deux ou trois secondes, son visage se figea.
- Oui ?
- Tu regardais la télé avec Donovan ce soir la ?
- Oui, je regardais la télé avec lui ce soir là.
Le ton était devenu plus affirmatif.

Stephenson prit congé après avoir demandé à Donovan s'il avait un élément susceptible de le mettre sur une piste. Il n'en avait pas.
Sur le chemin du retour à la Police Station, Stephenson se concentra. Il y avait deux choses qui clochaient : la première, c'est qu'il n'y avait pas dans les réponses de Donovan la moindre émotion sur le sort de Betty. Les réponses semblaient franches et l'emploi du temps collait. Il n'y avait aucune contradiction dans ce qui avait été dit. La deuxième chose… Stephenson ne voyait pas. Enfin si, c'était la présence de Ricky aux côtés de son frère ce soir là qui ne semblait pas être certaine.
Au bureau, Stephenson se plongea de nouveau dans ses réflexions. Non, ce n'était pas ça. Quelque chose clochait avant que Donovan ne prétende que son frère était avec lui. Mais quoi ?
Stephenson essaya de se remémorer exactement les paroles de Ricky. Il revoyait la scène.
Il se concentra davantage.

Ca y est ! Ce qui avait paru troublant à Stephenson, c'était l'ensemble : les mouvements et les paroles de Ricky. Pas le fond des réponses, mais la forme. Pas l'intonation mais justement la neutralité. Pas le sens des mots employés mais leur répétition. Pas les gestes mais le manque d'amplitude de ceux-ci. Oui, ce qui était troublant, c'était le mimétisme comportemental du garçon. Il avait employé le même vocabulaire que Stephenson et pris la même attitude quasi placide lors des échanges verbaux.
C'était normal qu'il avait mis un peu de temps à comprendre ce léger trouble qu'il avait eu. Il n'y a rien de plus difficile que de repérer quelqu'un faire du mimétisme tellement les gestes effectués, qui sont les nôtres, nous paraissent naturels puisqu'on les fait justement naturellement soi-même, sans arrière-pensée. Mais qu'est ce que cela voulait dire ? Etait-ce par timidité que le jeune Cooper avait calqué ses gestes et ses mots sur ceux de Stephenson ou pour une autre raison ? Ou voulait-il éviter de se laisser dire des choses qu'il ne voulait pas dire ? Il arrive souvent que les gens influençables calquent leurs mouvements, leur attitude voire leur vocabulaire et leurs intonations sur les autres. Mais dans ce cas ce n'était pas possible sinon il aurait eu la même attitude que son frère, étant influencé par lui depuis des années.

Stephenson appela le Marshall Rogers. Il lui fit part de la conversation qu'il avait eue avec le Directeur du Collège. Puis il parla de sa conversation avec les frères Cooper. Il ne fit pas mention de ses impressions, essayant de voir si le Marshall aurait une réflexion ou une idée par rapport au contenu des réponses.
Mais le Marshall Rogers ne dit rien de plus.
Pour l'instant, il n'y avait pas de prises dans cette enquête. Pas de mobile, pas d'indice.


Le lendemain matin, Stephenson décida d'agir autrement. Il fit convoquer Ricky Cooper sur-le-champ.
Il lui demanda de s'asseoir sur une chaise, au milieu de la pièce. Stephenson était debout. Il voulait casser d'emblée la tactique de Ricky : pas de mimétisme possible. Il fallait que cette protection qu'il s'était créée ne soit pas permise d'entrée. Stephenson commença son interrogatoire de façon classique. Nom, prénom domicile etc.… puis il lui reposa les mêmes questions que la veille. Mais là, il se mit à marcher, passant de temps en temps derrière la chaise de Ricky, s'arrêtant, recommençant à marcher.
Ricky redonna les même réponses, mais quasiment en bafouillant. Stephenson insista, lui demanda son alibi et repris une par une les réponses. Il se montra plus dur, plus précis, reprenant sans cesse les mots employés. Alibi, alibi, alibi. Les mots commençaient à tourner dans la tête de Ricky. Stephenson continua le manège.
Puis, subitement, il quitta la pièce et laissa Ricky seul.
Il revint une dizaine de minutes après, accompagné du Marshall Rogers.
- Vous avez le droit de garder le silence. Tout ce que vous direz..
Les phrases rituelles.
Ricky se figea
- Mais … pourquoi ?
- Tes explications ne tiennent pas. Je vais te mettre en prison à titre conservatoire dans un premier temps. Betty n'est pas morte toute seule. Tu me mens. Tu es un sale petit menteur.
Stephenson bluffait. Mais c'était un coup à tenter.
Ricky craqua. Dans un mélange de sanglots, de hoquets et de bafouillements, il finit par donner la version des évènements que Stephenson attendait. Tant bien que mal, il essaya de s'exprimer de façon cohérente.
- Oui, c'est moi qui ait emmené Betty dans la clairière ce mardi là. Elle voulait…. Elle voulait jouer au jeu, le jeu du foulard, avec moi. Pour avoir... Pour avoir les sensations qu'elle aurait quand elle serait avec Donovan. Le foulard, c'est elle qui l'a emmenée mais elle voulait faire ça chez nous. Moi, je voulais pas alors on est allé dans le parc. Et là….
Ricky s'interrompit, il ne trouvait plus ses mots.
- Et là…. ? continua Stephenson
- Et là…. Ben j'ai serré, serré. Elle voulait aller jusqu'au bout, alors elle m'a dit de serrer et que si je ne le faisais pas, elle dirait à Donovan que j'essayais de la draguer. Alors j'ai serré plus fort. Et puis…et puis….
- Et puis ?
- Elle est tombée et…. Et puis c'est tout.
- Pourquoi n'es-tu pas allé chercher de l'aide à ce moment là ?
- Parce que j'ai vérifié… elle ne respirait plus du tout, elle était toute bleue. Alors j'ai essayé de la secouer mais elle ne réagissait plus. Elle était morte. J'ai couru à la maison chercher Donovan mais il n'était pas là. J'ai eu peur. Voilà…

Stephenson finissait de prendre ses notes. L'affaire était somme toute banale. Le jeu avait mal tourné. Les gamins ne se rendaient pas compte. Pourtant le sort du jeune Damon aurait du alerter les jeunes qu'il ne fallait pas jouer à ce jeu là. Mais autant parler pour ne rien dire, ces gamins n'en feront de toute façon qu'à leur tête. Même à 20 ans. Avec des conséquences désastreuses pouvant aller jusqu'à la mort.
Stephenson laissa le Marshall Rogers emmener Ricky dans une cellule. Il appela le médecin légiste et lui dit en quelques mots ce qu'il venait d'apprendre. Le médecin approuva; l'ensemble des éléments était cohérent avec les traces retrouvées, tout correspondait.

Le Marshall Rogers revint trouver Stephenson dans son bureau le soir même.
- Finalement, vous aviez raison Marshall, c'était bien ce que vous aviez diagnostiqué dès le départ ; tout compte fait, vous auriez pu vous passer de moi.
- Vous savez Inspecteur, j'avais dit ça parce que je ne voyais pas qui aurait pu faire du mal à la petite. Dans le voisinage, il n'y a personne de bien méchant, je les connais tous. Et puis, c'est moi qui avais ramassé le jeune Damon…
Le Marshall s'interrompit. Visiblement, cette affaire l'avait marqué. C'est vrai que ramasser le cadavre d'un jeune de 15 ans et annoncer la nouvelle aux parents..
- Et puis c'est bien que vous ayez été nommé ici. Avec un œil neuf, vous pouvez voir des choses que nous ne verrions pas.
- Vous savez Rogers, ce stupide accident aura au moins le mérite peut-être de dissuader les autres gamins de continuer de croire qu'ils sont immortels, enfin, je l'espère.
Le Marshall Rogers et Stephenson quittèrent le bureau.
- Bonne nuit Marshall, et à demain, nous allons devoir rédiger un rapport complet et je compte sur vous pour m'aider à n'oublier aucun détail.
Rogers savait que Stephenson n'avait pas besoin de lui pour cela mais il apprécia l'offre de collaboration.
- Que va t'il arriver au gamin Inspecteur ? La dernière fois, le petit groupe qui avait joué à ça n'a eu que des réprimandes, rien de plus. Mais ils s'étaient livrés spontanément.
- Bah, il passera quelques jours dans sa cellule, le temps qu'un juge le condamne à des travaux d'intérêt général qui dureront quelques mois et il en sera quitte à vivre toute sa vie avec ce mauvais souvenir.
- Ce n'est pas cher payé pour une vie quand même, il aurait pu ne pas se laisser influencer par Betty jusqu'à ce point. Ce n'est pas son frère qui serait tombé dans le panneau, enfin jusque là. Bonne nuit Inspecteur, à demain.
- Appelez-moi Stephenson. A demain Rogers.


Stephenson regagna le petit appartement de fonction qu'il occupait. Il fallait penser à l'aménager, même s'il savait qu'il ne resterait dans le Comté qu'une année tout au plus. Il se fit à manger et lu les quelques revues qu'il avait achetées au drugstore du coin. Puis il se glissa dans son lit et ferma la lumière.
La température était plus fraîche à l'extérieur. Il faisait chaud dans l'appartement. Stephenson se releva et ouvrit la fenêtre pour respirer un peu mieux. Il se rallongea de nouveau. Il pensa que le prochain week-end il devrait acheter un peu de peinture et des rouleaux de papier peints à son goût. Mais avant, il devait écrire son rapport avec le Marshall, ce qui ne devrait pas prendre beaucoup de temps.
Sacré Marshall Rogers. Il s'était effacé sans rien dire alors qu'il aurait pu mal prendre le fait d'avoir quelqu'un dans ses pattes, venant de l'extérieur de surcroît. Il avait apporté sa collaboration et n'avait rien caché à Stephenson. C'était dommage qu'il n'ait pas pu mener cette enquête tout seul, il l'aurait mené de la même façon avec les mêmes résultats.
« L'association de la connaissance du Comté et de l'œil neuf », voilà ce qui allait caractériser l'équipe que Rogers et lui-même allaient constituer. Même s'il n'y avait pas matière à mener de grandes enquêtes finalement. Enfin, pour quelques mois, ça ira, et il en profitera pour former le personnel aux dernières techniques d'investigation.
« Œil neuf ». Heureusement qu'on était en 1973, sinon il aurait eu ce nom à sa naissance s'il avait été Apache !! Et puis, pas si neuf que ça puisqu'il n'avait fait que mener son enquête de manière méthodique, sans plus. En 3 jours. Une affaire rondement menée. Et puis quelles auraient pu être les autres possibilités ? Un crime crapuleux ? Aucune trace apparente, les crimes crapuleux sont beaucoup plus violents. Un crime passionnel ? Oui, quelqu'un aurait pu tuer Betty par jalousie, pourquoi pas, mais qui aurait pu être jaloux ? Un rival de Donovan ? Un ado qui était déçu d'avoir été rejeté par la jeune fille ?
Stephenson ressassa les différentes possibilités. Au bout de quelques minutes, il s'aperçut qu'il se posait bien des questions idiotes. Le jeune Ricky avait avoué que le jeu avait mal tourné, même si c'était plus de 15 jours après. Tiens, d'ailleurs, Stephenson eu bien le sentiment que Ricky avait avoué. Mais on n'avoue pas un accident, on avoue une faute. C'est curieux ça, il ne pouvait plus rien faire quand Betty est tombée alors il n'avait pas besoin d'attendre autant de temps pour avouer. Voyons voir. Aurait-il pu inventer une explication pour déguiser un meurtre ? Et pour quel mobile ? Etait-il jaloux de son frère ? Remarque, il lui aurait suffit de se faire passer pour son frère pour arracher un baiser à la jeune fille, on voit ça dans toutes les séries télévisées. Non, ça devait pas être ça. Et puis son frère est une autre partie de lui-même, donc il ne pouvait pas être jaloux de lui. Non plus, le raisonnement ne tenait pas du tout, bien sûr que Ricky aurait pu être jaloux de son frère. A moins qu'il ait été jaloux de Betty finalement. Oui tiens, ça pourrait être aussi une explication après tout. Le frère jumeau est jaloux de la petite amie de son miroir et la supprime. Et puis après, il supprime toutes les autres ensuite ? Non, ce n'était pas cohérent, le jeune Ricky aux traits légèrement plus fins que son frère n'avait pas l'air d'un monstre et paraissait même en retrait par rapport à Donovan. Mais bon, on peut être un criminel sans être un monstre, l'apparence ne veut rien dire, et puis à quoi ressemble un meurtrier ? Mais Ricky semblait quand même être en retrait. Son frère par contre était le dominant. Lui, peut-être aurait-il été capable de … Après tout, les jumeaux échangent leur identité pour faire des farces, pourquoi ça ne serait pas le cas aussi pour un crime ?

Stephenson se tourna et se retourna dans son lit. Tout se mélangeait à présent au fur et à mesure que le sommeil le gagnait : l'œil neuf, les jumeaux, l'influence de l'un sur l'autre, Betty, les mobiles, le Marshall Rogers, le jeune Damon, le foulard.



- Vous êtes déjà là Stephenson ? Vous avez mal dormi ou vous voulez me présenter un rapport déjà tout fait pour que je n'ai juste qu'à le relire ! plaisanta le Marshall Rogers.
Il était 8 heures du matin ce vendredi et Stephenson s'affairait en retournant et relisant le dossier du décès de Betty.
- Une supposition Rogers.
- Appelez-moi Walter, Stephenson.
- Une supposition Walter, et si effectivement on avait besoin d'un œil neuf ?
- C'est à dire ?
- Et bien on s'est contenté de rester dans une logique et les événements se sont déroulés de telle façon qu'on les a classé méthodiquement dans notre logique. Tout colle, mais en fonction de ce que l'on connaît. Donc tout paraît cohérent. Alors on s'arrête là, on ne cherche pas plus loin.
- Le gosse a avoué Stephenson, c'était un accident.
- Walter, il nous faut prendre du recul, ou plutôt de la hauteur. Le gosse a avoué alors on est content, enfin, je veux dire, on s'en contente.
Stephenson avait perçu un mouvement infime sur le visage du Marshall, comme s'il ne saisissait pas.
Il continua.
- Walter, qu'est ce qui pousse quelqu'un à avouer en général ?
- Sa conscience, il essaie de se libérer du poids de sa culpabilité, ou la pression, lorsqu'il s'agit d'aveux. C'est le cas non ?
- C'est nous qui avons classé ses paroles en aveux. Maintenant enlevons cette classification aux propos de Ricky.
- C'est une déposition alors !
- Walter, vous êtes trop professionnel ! Si ce ne sont pas des aveux, alors c'est peut-être une façon de nous orienter, de nous dévier de la réalité.
- Mais dans quel but ? Il aurait tué Betty volontairement ? Mais vous savez bien qu'il n'y a rien de plausible, le médecin légiste a bien dit qu'il n'y avait pas de trace de résistance.
- Non Walter. Il a peut être avoué et fait croire qu'il s'agissait d'aveux pour protéger quelqu'un.
- Mais qui ça ?
- Celui qui a vraiment tué Betty.
- Mais bon dieu Stephenson, qui ça ?
- Son frère.

Walter resta sans voix. Il ne comprenait plus. Il essayait de reprendre dans l'ordre les éléments de l'enquête mais il aboutissait toujours à la conclusion que les aveux…. Oui, si c'était bien des aveux.
Ils restèrent dans le silence quelques minutes.
Puis Walter repris la parole.
- Alors Stephenson, qu'allez-vous faire ?
- Je vais bien sûr vérifier si cela est possible.
- Mais je ne comprends pas, pourquoi Donovan aurait tué Betty ? C'était sa petite amie !
- Il l'a tuée, ou alors il a joué au jeu du foulard avec elle et c'est lui le coupable.
- Il y a trent-six hypothèses Stephenson, on revient à la même chose.
- Oui, justement, c'est bien pour ça qu'il faut une confrontation entre les deux frères sur ce sujet.
- Alors un frère innocent se sacrifierait pour son jumeau coupable et celui-ci n'essaierai même pas de lever le petit doigt pour sauver l'innocent !
- C'est à peu près ça. On s'imagine toujours que chacun ferait pour l'autre la réciprocité tellement on les pense unis. Or nous avons cette image de frères jumeaux identiques physiquement alors on en déduit qu'ils sont pareils intérieurement. C'est comme un effet d'optique. Nous sommes peut-être aveuglés par l'apparence et nos déductions s'enchaînent en fonction du rattachement que l'on fait entre les évènements et notre croyance. Mais si celle-ci a été orientée…
- Comment allez-vous procéder ?
- Par un coup de bluff. Pour sortir du schéma rationnel dans lequel on a peut-être été enfermé, je dis bien peut-être, je vais être obligé de paraître irrationnel. Je vais mettre en présence les deux frères et je vais attaquer Ricky violemment en l'accusant de mentir.
- Mais Stephenson, si c'est la vérité qu'il nous a racontée !
- On verra bien. Je tente le coup. S'il a dit vrai, alors ça ne sera pas pire de toute façon.
- Faites attention tout de même, il a droit à un avocat.
- Il n'est pas accusé, il s'est déjà désigné coupable d'un accident.
- Bon, si vous y tenez… A quoi puis-je vous être utile ?
- Convoquez Donovan dès maintenant avec sa mère et assistez-moi lors de l'interrogatoire.
- D'accord, je vais aller les chercher.

Walter revint une heure plus tard avec Donovan et la mère des jumeaux. Il les fit entrer dans la petite pièce adjacente au bureau des interrogatoires. Il attendit que Stephenson lui fasse signe de les faire entrer.
Pendant ce temps, Stephenson avait fait sortir Ricky de sa cellule et l'avait accompagné sans mot dire. Il le fit entrer et d'un coup de menton lui désigna un siège.
- Que se passe t'il ? demanda Ricky
- J'ai besoin de quelques précisions par rapport à ta déposition.
- Mais j'ai déjà tout dit ! protesta t-il.
- Non Ricky, tu ne m'as pas tout dit.
Le ton était calme, posé et assuré. Cela eu pour effet de désarçonner très légèrement le garçon. L'œil professionnel de Stephenson le détecta immédiatement.
- Mais si, j'ai déjà tout dit répéta Ricky.
Il semblait un peu inquiet.

Sans rien dire, Stephenson se leva et ouvrit la porte donnant sur la pièce adjacente. Il fit signe à Walter de venir, toujours sans prononcer une parole. Le Marshall fit entrer Donovan et sa mère. Ricky parut encore plus surpris. Un étrange silence régnait. Sur les instructions de Stephenson, Walter avait donné pour consignes à Donovan et à sa mère de ne rien dire tant qu'on ne les interrogeait pas.
Stephenson avait placé les sièges de telle manière que Ricky faisait pratiquement face à son frère mais pas tout à fait : il devait légèrement tourner la tête pour le regarder alors que l'Inspecteur était dans le même champ mais de manière symétrique. Stephenson était à demi-assis sur le bureau principal. La mère des jumeaux était en retrait, près de Walter qui avait pris place au bureau qui servait à la prise des dépositions.


Ricky ne regardait pas Stephenson. Il regardait Donovan. Comme hypnotisé. Donovan semblait gêné.
Stephenson prenait son temps. Il laissa une demi-minute de plus s'écouler, ce qui parut une éternité. Puis il attaqua soudainement, presque violemment.
- Alors Ricky, tu es vraiment sûr que tu n'as rien d'autre à me dire ?
Ricky sursauta. Puis il se figea. Aucun son ne sortait de sa bouche. Il restait le regard fixé sur son frère. A coté de l'Inspecteur, Donovan semblait devenir de plus en plus nerveux. Il regardait par terre.
Stephenson frappa violemment sur la table. Le bruit résonna dans la pièce comme une détonation de fusil. Il continua de s'adresser tout aussi durement à Ricky :
- Je sais que ce n'est pas toi qui as tué Betty, alors tu vas me dire qui c'est maintenant.
Ricky resta figé. Il semblait se replier sur lui-même, comme un petit enfant fragile qui se faisait disputer sévèrement.
- Mais parle Bon Dieu, dis-moi la vérité !
Ricky n'entendait plus. Il restait à regarder son frère qui détournait le regard. Walter observait la scène et commençait à penser que la version de Stephenson était peut-être la bonne. Mais arriver à le faire dire aux jumeaux semblait impossible.
Le silence devenait pesant. Stephenson attendait. Il laissait l'atmosphère devenir de plus en plus lourde. Puis il se leva et pris dans le dossier une photo de Betty prise par le médecin légiste où l'on voyait un corps normal surmonté d'une tête avec un visage bleu déformé. La photo faisait peur.
Stephenson la présenta sous le nez de Ricky.
- Regarde et affirme-moi que c'est toi qui as fait ça.
Le jeune homme détourna son regard de la photo. Il était blafard.
- Dis-moi que c'est toi, dis-le-moi. Dis-moi que c'est toi qui l'as tuée ! DIS LE !
Alors, d'une voix déchirante, Ricky gémit :
- Non, non, ce n'est pas moi. C'est pas de ma faute !
Donovan était blême.
- Alors qui c'est ?
Ricky regarda son frère qui détournait le regard.
- Dis-lui toi, que ce n'est pas de ma faute.
- Son jumeau ne répondit rien.
- Donovan, dis-lui que ce n'est pas de ma faute à moi, sanglota Ricky.
- Ca suffit maintenant, dites-moi la vérité ! tonna Stephenson.
Alors Ricky se redressa et s'adressa à son frère :
- Dis-lui que c'est de ta faute, dis-le-lui maintenant !
Donovan était décomposé. Ricky continua !
- Regarde-moi en face maintenant et dis-lui toi, dis-lui que c'est TOI QUI L'A TUEE.

La tension était à son comble. La mère des jumeaux sanglotait doucement. Walter scrutait le visage de Donovan. Il était livide. Dans un souffle, ce dernier jeta :
- Oui. Oui, c'est moi. C'est moi le coupable. Ce n'était pas un accident. C'est de ma faute, uniquement de ma faute. J'ai été trop loin. Elle est morte à cause de moi. C'est moi qui l'ai tuée. C'est uniquement de ma faute. Elle était attirée par Ricky en fait et je ne l'ai pas supporté. J'étais le seul à le savoir. Alors je lui ai fait croire qu'on allait jouer au jeu du foulard. Elle a tout gobé. J'ai serré et elle est tombée.

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