
Editeur - Ecrivain
« Causerie»
« Bonjour
Roberte. Comment vas-tu, aujourd'hui ? Eh, ouvre les yeux,
c'est moi, Léonie. Ah, voilà qui est mieux. Je
savais bien que tu m'avais entendue. Muette, oui, mais pas
sourde, non ! Bon, je m'assois, hein, comme d'habitude ; que
veux-tu, à mon âge, ça commence à
faire du chemin de venir tous les jours depuis la ferme, les
jambes commencent à fatiguer un peu, surtout la
droite, celle qui a tout pris dans l'accident. Mais ne
t'inquiète pas, ça ne change rien : je t'ai
fait la promesse de venir te voir tous les jours, sauf le
dimanche bien sûr, tu comprends bien, le Jour du
Seigneur, c'est spécial, n'est-ce pas, mais à
part le dimanche, je te l'ai bien promis, que je viendrai te
voir tous les jours. Si tu ne pouvais pas compter sur ta
propre soeur, tout de même, ce serait un comble,
après tout ce temps. 27 ans déjà. Dans
moins d'un mois maintenant, ce sera une sorte
d'anniversaire, pas vrai ? Bref, tout ça pour dire
que c'est terrible, comme le temps passe. Tiens, tu as vu comme
mon petit gilet avance vite ? C'est que le temps presse,
tout de même, la Jocelyne devrait avoir son petit
à la fin du mois. Si tu la voyais, comme elle est
heureuse, et pleine de santé. Epanouie, a dit le
docteur. Et elle n'a même pas l'air fatiguée ;
bien sûr, elle ne s'occupe plus de la boulangerie,
mais elle y descend tous les jours pour aider son
René. C'est pas comme quand notre mère
attendait l'Antoine, tu te souviens ? Elle était
toute pâlotte, toute défaite. On aurait dit
qu'elle maigrissait au lieu d'engraisser. Remarque,
ça ne l'a pas empêché de devenir un beau
gaillard robuste, l'Antoine, c'est ce qui compte
après tout. A propos de l'Antoine, c'est bien joli,
la décoration qu'il fait au rez-de-chaussée.
Ah oui, c'est vrai, tu n'as pas encore pu le voir ; mais ne
t'inquiète pas, il te fera descendre pour te montrer
dès que ce sera fini. Quel gentil bonhomme c'est,
notre frère. Il m'a encore fait remarquer, tout
à l'heure, qu'avec mes problèmes pour marcher,
j'étais vraiment bien brave de venir te tenir
compagnie tous les jours, et de m'occuper de laver ton
linge. Ah, s'il savait : comme si l'amour entre deux soeurs
regardait à ces petits détails ! Enfin, bref,
tout ça pour dire que je dois me
dépêcher de terminer mon gilet, surtout si je
fais aussi un petit bonnet et des chaussons assortis. Alors
je vais m'avancer un peu pendant qu'on cause, tu veux bien ?
Ah, ce qui est bien agréable chez toi, c'est qu'au
moins, tu n'es pas contrariante. Au fait, tu sais qui
m'a demandé des nouvelles de toi, ce matin ? Le vieil
instituteur. Et oui, le Père Grouge. Je passais sur
la place de l'Eglise avec mon pain, bien tranquillement
&emdash; de toute façon, avec ma pauvre jambe, je ne
peux passer que tranquillement
&emdash; et il m'a
appelée, pour me demander comment que j'allais, et
puis bien sûr aussi, pour avoir des nouvelles de toi.
Encore un qui t'aimait bien, hein, tu te rappelles, à
l'école ? On n'était que des gamines que tu
étais déjà sa
préférée, comme papa et maman &emdash;
paix à leur âme. Comme tout le monde, en fait.
Tu n'avais qu'à sourire et hop, ils étaient
tous sous le charme. C'est que j'étais
drôlement fière de toi, tu sais. Oh oui, c'est
vrai, j'étais aussi un tout petit jalouse, mais pas
méchamment, sauf que j'aurais bien voulu être
comme toi, avoir des cheveux soyeux et des mains qui
restaient douces même après une journée
de travail. Enfin, bon, c'est la vie. Moi, les gens
m'aimaient bien parce que je faisais des farces rigolotes,
sauf évidemment si ça tombait sur eux. Ah, je
me rappelle encore la fois où j'avais mis de la colle
sur la chaise du père Grouge, quelle histoire
ça avait fait
Ah oui, au fait, le Père
Grouge. Donc je te disais qu'il avait demandé des
nouvelles. Remarque, c'est gentil mais un peu bête :
il voulait savoir si tu allais mieux. Les docteurs l'ont
bien dit, après l'accident, que ça ne pourrait
pas s'arranger. C'est comme pour ma jambe. Ils pourraient y
faire travailler tous les compagnons de la région, et
même leurs ingénieurs de la ville, qu'ils ne me
la répareraient pas, ma pauvre patte ! Ah, ce que c'est
bête la vie, tout de même. Sans cet accident,
Dieu seul sait ce qui se serait passé. Tu aurais
sûrement fini par épouser un beau
garçon, peut-être même un gars de la
ville, au lieu de rester croupir tout ce temps vissée
sur ta chaise sans pouvoir bouger ou parler ; et moi,
peut-être que le Gonzague ne serait pas parti pour
Puyneuf, si je ne m'étais pas retrouvée
éclopée. Ah oui, elle est bien méchante
et bête, parfois, la vie. Tu vois Roberte, ben
des fois, c'est le Gonzague que je regrette surtout. Et oui.
C'était le seul garçon qui m'avait
regardée, moi, et pas toi, en premier. Pour une fois,
c'était moi la préférée de
quelqu'un. Ah bien sûr, pas de chance, avec tous les
beaux gosses de la région qui te tournaient autour,
il a fallu que ce soit lui qui t'intéresse.
Evidemment. Ah, sacrée tête de mule ! Ah ah ah.
C'était toi tout craché, ça, comme
quand on était gamine, et que le gâteau tu
voulais, c'était toujours celui que j'avais choisi.
Au fond, c'était devenu presque un jeu, tu te
souviens. Ah... voilà que j'en pleure, moi, de parler
d'autrefois. Et puis aussi de parler du Gonzague,
peut-être. C'est qu'on a passé du bon temps,
tous les deux ; quand il m'emmenait avec sa voiture, avant
l'accident, sur les collines du Foué. On s'embrassait
et il me disait plein de choses tendres. Oh, bien sûr,
des choses comme ça, tu avais dû en entendre
par milliers, toi, mais moi c'était la
première fois. Je me sentais comme les princesses
dans les contes du Papet. Ah, zut alors ! Il
faut que j'arrête de parler comme ça, ça
me fait pleurer et je rate mes mailles. De toute
façon, c'est du passé. Comme quand tu m'as dit
que tu arriverais bien à me le prendre, le Gonzague,
si tu voulais. Tu te souviens ? C'était quelques
semaines avant l'accident. Combien de temps tu lui as fait
les yeux doux, au Gonzague, dès que j'avais le dos
tourné ? Ou même quand j'étais
là, en fait. Et tout ça pour rien, puisque
plus tu minaudais, moins tu l'intéressais. Non, non,
ne me regarde pas comme ça ; ne crois pas que je t'en
veuille. Ce n'était pas ta faute, après tout.
Tu étais une petite fille gâtée à
qui on n'avait jamais rien refusé, alors
forcément, tu ne comprenais pas ce qui arrivait.
C'est vrai ça, finalement, les parents étaient
sûrement plus coupables que toi, paix à leur
âme. Bref tout ça pour dire que je ne te
reproche pas d'avoir essayé de m'enjôler mon
Gonzague. C'était plutôt quand tu l'as
provoqué, aux fiançailles du Fils Santerre, et
que tu l'as obligé à te traiter de sale gosse
devant tout le monde, que là, je t'en ai voulu. Ce
n'était pas gentil de sa part, d'accord, mais tu
l'avais bien poussé, quand même. Et puis
après tout, je suis bien certaine que c'est ça
qui a tout entraîné. Regarde un peu, j'ai
fini ma manche. C'est-y pas joli ? Et puis, le bleu pour un
petiot, ça va bien. Ah oui, je suis sûre que
c'est un garçon, évidemment. Il suffit de lui
voir son ventre, à la Jocelyne, c'est
forcément un garçon. Bref tout ça
pour dire que si tu ne l'avais pas provoqué, il ne
t'aurait pas insultée, mon Gonzague. Et tu n'aurais
peut-être pas essayé de te venger. Ah la la, 27 ans
déjà. Comme on était jolie à
cette époque. Surtout toi, c'est vrai. C'est pour
ça que tu le monde a eu si peur quand tu as fait
cette chute dans l'escalier, et que tu avais si mal que tu
t'es même évanouie. Et cette vilaine blessure
à la tête
.les parents (Dieu ait leur
âme) étaient tout paniqués, c'est pour
ça que je n'ai même pas attendu que Gonzague
revienne de chez le Fils Santerre. J'avais trop peur pour
toi, moi aussi. Avec papa, qu'il repose en paix, on t'a
chargée dans la vieille traction du Gonzague, celle
que les parents n'avaient jamais su conduire, et fouette
cocher, on était partie pour Puyneuf, voir le vieux
Docteur Dupré, toutes les deux. J'avais peur, bien
sûr, mais en même temps, j'étais
fière de faire tout ça pour toi, de penser que
j'allais peut-être te sauver la vie. Je ne pensais
même plus à la promenade que le Gonzague devait
m'emmener faire à la Ville, et que j'allais rater
à cause de tous ces malheurs. Tu sais bien, cette
promenade que ça t'avait tant fait enrager de ne pas
venir avec nous. Comme je t'aimais fort, à ce
moment-là où j'avais si peur. Et puis tu t'es
réveillée. Tu étais encore toute
pâle comme une morte, tellement tu avais eu mal. Tu as
regardé autour de toi, pour essayer de comprendre
où on était. On venait juste d'arriver sur la
route de Rergue, celle qui est toute sinueuse et qui tourne
tellement. Et je me rappelle, j'ai dit de ne pas
t'inquiéter, que je t'emmenais voir le docteur. C'est
là que tu t'es mise à crier en reconnaissant
qu'on était dans la voiture du Gonzague, que tu as
hurlé qu'il ne fallait pas aller si vite. Pour te
tranquilliser, j'ai voulu freiner, mais ça ne servait
à rien, et en même temps je t'entendais qui
m'expliquais que tu avais trafiqué la voiture pour te
venger de Gonzague et moi, pour qu'on ait un accident, parce
qu'il avait pas le droit de t'insulter comme il avait fait
et que moi, je n'avais pas le droit de te le voler, le
Gonzague, parce qu'il était pour toi. Mais la voiture
allait de plus en plus vite, et moi, je ne comprenais plus
rien, et au virage suivant, on a perdu la route et la
voiture s'est envolée. Tu te souviens comme elle a
duré longtemps, la chute dans le vide ? J'ai cru
qu'elle ne s'arrêterait jamais, et pourtant, je n'ai
même pas eu le temps de t'en vouloir d'avoir fait
ça. Je commençais juste à y penser
quand il y a eu le choc, sur les rochers, que tu as
arrêté de crier d'un seul coup et que j'ai
senti ma jambe être écrasée en mille
morceaux. Je me suis
réveillée à la clinique, avec une jambe
qui ne servait plus à rien. Oui, je sais, je te l'ai
déjà raconté, mais chaque nuit, je le
revis, ce moment où je me suis
réveillée en me demandant si j'étais
vivante ou si au ciel, il y avait des chambres toutes
blanches comme ça avec des draps qui sentaient bon la
lessive. On m'a dit que j'avais eu de la chance, par rapport
à toi. Que tu t'étais tranché la langue
avec les dents, dans le choc, et qu'en plus, cause à
ta colonne vertébrale toute cassée, tu
resterais paralysée pour toujours. Et tout le monde
te plaignait et m'en voulait un peu. Tout le monde sauf moi.
Mais je n'ai rien dit à personne. Puisque tu ne
pouvais plus parler, j'ai décidé que notre
secret resterait rien que pour nous deux. Personne n'irait
regarder les restes de voiture de bien près,
après tout. Résultat, tout le monde m'a
reproché d'avoir causé cet accident qui avait
paralysé la belle Roberte, et tout le monde
était bien triste pour toi. Ah, si j'avais dit la
vérité, tu crois que tout le monde serait venu
te plaindre, t'apporter des fleurs, et que l'Antoine
t'aurait recueillie chez lui, et que les gens me
demanderaient toujours des nouvelles de toi, s'ils savaient
la vérité ? Ben pleure pas,
Roberte, je ne te reproche plus rien, c'est trop tard
aujourd'hui pour les reproches. Je t'ai promis que je ne
t'abandonnerai pas, et je tiendrai parole. Je continuerai
à venir te voir tous les jours, sauf le jour du
Seigneur, bien sûr, pour te tenir compagnie et
t'apporter mon petit cadeau. Ah, comme j'aime tes yeux quand
je parle de ça. A eux seuls, ils en disent tellement
que ce n'est presque pas grave que tu ne puisses ni parler
ni bouger. Attends une seconde, que j'écarte un peu
ton écharpe et le col de ta chemise de nuit.
Là, voilà, comme ça. Et une
pincée pour Roberte, et une autre pour Léonie,
et une grosse pincée encore pour le Gonzague.
Voilà, vas-y, là, tu peux pleurer, je te
comprends. Au bout de 27 ans, de tout ce temps, c'est
toujours aussi pénible, tu n'as pas encore pris
l'habitude, hein ? C'est comme Madame Levasseur, à
Puyneuf. Depuis 27 ans, elle n'a toujours pas l'habitude :
chaque semaine, elle me demande pourquoi, à mon
âge, je continue à lui acheter tous ces sachets
de poils à gratter. » © Emmanuel
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