
« Le
Test » - "Asseyez-vous
là, on vous appellera par votre numéro
!" L'homme s'assied
à la place indiquée. Il n'y a plus beaucoup de
sièges disponibles dans cette salle. Une vingtaine de
personnes, des hommes, silencieux, le regard fuyant,
attendent l'appel de leur numéro. Deux types de
numéros sont lancés à la cantonade par
la jeune femme de l'accueil. Ceux qui se suivent,
résonnent à cadence régulière,
6455, 6456, 6457 Toutes les 10 minutes, un appel de ce type
se fait entendre. Il concerne ceux qui souhaitent faire le
test du SIDA. Les numéros non suivis, 5237, 5425,
5315 reviennent plus fréquemment. Ceux qui sont
concernés serrent un petit carton dans leur main.
C'est le passeport qui permettra au médecin d'ouvrir
l'enveloppe des résultats. Ce petit carton, notre
homme, aussi anxieux que les autres, le plie et le replie
entre ses doigts. L'homme a
remarqué que les chiffres non suivis sont
appelés plus souvent. Le patient, s'il est
séronégatif, doit recevoir quelques conseils
d'usage, puis rapidement laisser la place à un autre,
pense-t-il. Parfois l'attente se fait plus longue, et la
tension monte parmi ceux qui attendent leurs
résultats. Celui qui sort de la consultation est
alors scruté. On essaye de décrypter ses
sentiments : est-ce du soulagement ou de l'angoisse, est-il
séronégatif ou séropositif ? Mais lui,
comme les autres, part le visage fermé, inexpressif.
L'homme, pour tromper
son angoisse, regarde alors le visage de ceux qui
l'entourent. Sont-ils tous homosexuels ? Difficile à
dire. La plupart doivent l'être, c'est le quartier qui
veut ça. Tous ont un visage commun que rien ne permet
de distinguer, mis à part un ou deux cas qui lui
semblent douteux. - "5630 !" L'homme sursaute,
c'est son tour. Il vérifie par acquit de conscience
un nombre qu'il connaît par cur. C'est bien
celui inscrit sur son petit carton. 5630, ça lui
semble être sympathique, un nombre porte-bonheur.
Espérons-le, pense-t-il en croisant les
doigts. Le médecin qui
le reçoit lui semble être encore un enfant. Il
n'a pas la trentaine. Ses cheveux blonds et son sourire
engageant le rajeunissent encore. L'homme, lui serre la
main, s'assied et lui tend son carton. Pendant que le
médecin ouvre l'enveloppe, comme pour penser à
autre chose, l'homme se dit que ce docteur est mignon ; il
se demande si lui aussi est homosexuel. - "Bien, vous
êtes séropositif. Vous avez été
contaminé par le virus du SIDA" Le médecin
parle. Il parle sans cesse, sans s'arrêter, sans doute
pour éviter que l'esprit de son interlocuteur ne
parte dans une angoisse non maîtrisée. C'est
pourtant ce qui arrive, l'homme ne l'écoute plus.
Seules quelques bribes de phrases lui parviennent : "Parfois
plus de dix ans de maladie asymptomatique, progrès
rapide de la médecine, espoir, hôpital, suivi
médical, traitement." Le cur de l'homme s'est
serré, sa gorge l'étouffe. Il se sent
paniqué, perdu. Sa tête se vide. Il n'arrive
plus à aligner ses pensées. Il reprend
toutefois conscience de ce qui l'entoure lorsqu'il sent que
le médecin lui donne ses dernières
recommandations. - "Informez vos
partenaires. À partir de maintenant, il est vital de
ne plus avoir de relations sexuelles sans protection. Voici
des numéros d'appel, si ça ne va pas, il y a
toujours quelqu'un au bout du fil qui vous conseillera et
vous aidera à passer les moments les plus
difficiles." - "Merci;
docteur." L'homme se lève
mû par une sorte d'automatisme et quitte la
pièce. Les autres hommes dans la salle d'attente
guettent son regard. Celui-ci est inexpressif. Un instant
après, l'homme se retrouve dans le métro. Il
n'a pas prêté attention au trajet qu'il vient
de faire et ne sait plus comment il se retrouve dans cette
rame qui le ramène chez lui. Georges, mon cher
Georges, comment t'annoncer la nouvelle ? Que te dire ?
Pourquoi cela ? L'homme n'a pas une seule pensée pour
lui, toute son attention se porte sur George. Cent fois il
essaye de lui expliquer ce qui arrive, cent fois ses
explications se perdent dans un bégaiement
lamentable, cent fois ses pensées s'embrument et se
délitent. Lorsqu'il n'en peut
plus de se répéter les mêmes
explications, il pense à la tendresse qu'ils se sont
toujours portée, aux petits bonheurs qu'ils ont
jusqu'à présent partagés. Georges, pourquoi
m'as-tu fait ça ? Comment en parler maintenant ? Ses
relations avec George vont changer, comment, il ne le sait
pas, mais cette nouvelle époque qui commence est
pleine d'incertitudes et de douleurs
annoncées. Les automatismes
l'amènent jusque chez lui. Ses mains tremblent, il a
du mal à ouvrir la porte ; après quelques
essais infructueux, il décide de sonner. Sa femme lui
ouvre la porte. - "Chérie,
laisse les enfants jouer, et suis-moi dans la cuisine, je
dois te parler." La femme,
inquiète de son ton, le suit sans un mot. - "Georges est
séropositif". - "Mon Dieu, quand te
l'a-t-il annoncé ?" - "Il ne le sait pas.
Il a eu peur et m'a demandé d'aller chercher les
résultats pour lui." - "Mais comment vas-tu
lui dire ?" L'homme éclate
en sanglots ; il prend sa femme dans ses bras pour qu'elle
le soutienne. - "Je ne sais pas,
c'est la chose la plus difficile que je puisse annoncer
à mon petit frère." ©
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