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Lettre à Célia » Chère
Célia, Je suis rentrée
de l'hôpital hier. Aujourd'hui, c'est au tour des
enfants de rentrer de vacances. Ils jouent dans la cour de
récréation de l'école contiguë
à l'immeuble. Je n'ai pas encore le courage de les
regarder à travers la fenêtre. Les entendre me
suffit pour savoir qu'ils sont là, que la vie
continue. Leurs cris et leurs pleurs me donnent envie de
revoir du monde. Je n'en ai pourtant pas encore la force.
Mes seuls visiteurs sont pour l'instant les moineaux. Ils
chantent parce qu'il fait beau. Ça me plaît. Je
suis bien ici, seule. Je me repose. À
l'hôpital, on m'a laissé partir dès que
l'on m'a vu reprendre le dessus. Je dois aller voir le
psychiatre demain, et ce, une fois par semaine. Cela durera
sans doute quelques mois. Ma situation ne peut que
s'améliorer, tu sauras pourquoi à la fin de
cette lettre. Je sais que beaucoup
ont été atterrés par ce que j'ai fait
il y a cinq mois. La presse s'en est mêlée, mes
parents ont été déshonorés. Je
crois que ma mère pleure encore. Elle ne m'en veut
pas, mais elle ne me comprend pas. Je lui fais peur, elle a
honte. J'irai la voir dans quelques jours. Toi qui es mon amie,
tu peux me comprendre ou tu dois le faire. Ne me rejette
pas, car j'ai besoin de toi. J'ai besoin de retrouver le
monde tel qu'il est, avec des gens normaux qui ont leurs
soucis quotidiens. Tu pourras m'aider à faire face,
à retrouver une place dans la
société. Tu le vois dans ce
courrier, j'ai besoin de parler. J'ai aussi besoin
d'être sûre que l'on m'écoute, que l'on
me juge et que l'on me condamne si on le croit bon. Je ne
suis pas folle, j'ai juste beaucoup aimé. J'ai connu Steven dans
ce centre sportif où nous allions au début
toutes les deux. Il était si beau, j'en suis devenue
amoureuse éperdue. J'ai mis un an à pouvoir
lui parler. Un an d'efforts pour l'aborder naturellement,
pour plaisanter avec lui. Pourtant, tous mes gestes
étaient calculés, tous mes mots étaient
pesés. J'évitais de rester trop longtemps
près de lui de peur qu'il ne se lasse. J'ai mis un an
d'espoir, et surtout de désespoirs, à l'amener
à s'intéresser à moi. Chacune de ses
réactions m'importait. Personne ne sait combien j'ai
souffert lorsqu'il m'abandonnait d'un coup pour saluer l'un
de ses amis mannequins. Il m'oubliait là, ainsi que
tout ce que je lui avais dit. Comprends mes
soirées solitaires à penser à lui.
J'inventais chaque jour de nouvelles histoires à lui
raconter. J'essayais de les renouveler autour de ses seuls
sujets de conversation. Ils se limitaient au sport, à
son métier et aux superbes filles dont, tu le sais,
je ne fais pas partie. Un an après sa
venue en France, il ne parlait pas encore un mot de
français. Tout dans sa vie était conçu
pour lui épargner cet effort. C'est en m'improvisant
son professeur que mes contacts avec lui sont devenus
suivis. Il a dû apprécier que l'on veuille
s'occuper de lui. Après tout, ils adorent tous
être admirés. Lorsqu'il fut
évident qu'il souhaitait coucher avec moi, tous mes
espoirs et rêves se sont d'un coup
réalisés. Moi, la petite Française,
celle que la Presse a appelée la midinette, j'allais
pouvoir coucher avec un dieu. Sans être belle, ni
intelligente, sans être cultivée, ni
spirituelle, j'avais réussi à
l'entraîner dans mon lit. J'allais lui offrir ce que
j'espérais être sa plus belle nuit d'amour. Je
crois sincèrement qu'il a apprécié tout
le temps qu'il a passé avec moi. J'ai senti sa peau
douce et ferme m'entourer tendrement. J'ai senti son corps
à la musculature puissante prendre position sur moi.
J'ai caressé de mes lèvres sa nuque. Elle
était recouverte d'un fin duvet, témoin de
l'enfant qu'il était encore. Ma langue léchait
les gouttes de transpiration qui sourdaient de ses dorsaux.
Elles avaient une odeur délicatement virile. Ses
fesses, lisses, fermes et musclées sous mes mains,
suffisaient à elles seules à occuper mes
fantasmes. Ses mouvements étaient réguliers,
secs et doux à la fois. Steven me faisait
l'amour. J'ai pensé
à ce moment à la mort. Peut-être
était-ce l'intuition féminine. Je savais qu'il
ne pouvait pas y avoir de suite à cette rencontre.
J'atteignais le summum du bonheur, il n'y aurait
après qu'une chute brutale. Les mannequins sont des
gens du voyage, ce serait peu de dire qu'ils ont une fille
dans chaque ville. Le bonheur vient souvent d'un
accomplissement. C'est lorsqu'il est atteint qu'il est temps
de partir. J'aurais voulu mourir dans ses bras,
formidablement heureuse. Steven est mort dans
mes bras, heureux certainement. Cela s'est passé
doucement, juste après l'orgasme, au moment où
il se relâchait. Je ne l'ai moi-même pas su tout
de suite. Lorsque je l'ai su,
son corps pesait encore sur le mien. Je ne me suis pas
affolée. J'ai agi de façon calme, consciente
et étrangement lucide. Ma situation sortait
déjà tant de l'ordinaire. Steven est mort
d'une crise cardiaque chez moi. J'ai eu à ce moment
le sentiment que son corps m'appartenait totalement. Je me
suis dégagée et l'ai retourné. Ses
muscles étaient trempés de sueur. Il reposait
avec un sourire d'enfant épanoui. Il était
plus beau que jamais. Je n'ai pas
appelé la police, cela me semblait trop sordide. Je
ne voulais pas que des policiers violent notre
intimité et brisent un rêve que je vivais
encore profondément. Je m'étais tant battue
pour qu'il devienne réalité. J'ai nettoyé
son corps et je l'ai laissé nu sur mon lit. Je suis
restée là, à l'admirer et à le
veiller chaque jour. J'attendais simplement le premier signe
concret qui marquerait la fin de cet enchantement. Alors,
j'ai appelé un médecin. La lumière sur
le monde extérieur m'est revenue à ce moment.
On le recherchait partout et je n'avais pas voulu y songer.
J'ai compris que mon acte ne relevait pas d'une très
grande force de caractère. C'est pourquoi j'ai
accepté avec une certaine
sérénité l'internement que l'on
m'imposait. Je ne souffrais pourtant pas de folie mais de
passion. Je crois aujourd'hui que l'une est bien proche de
l'autre. À
l'hôpital, j'ai eu beaucoup de temps. J'ai
pensé à sa mort. Il est injuste de mourir si
jeune. C'est inacceptable lorsqu'on est si beau. J'ai aussi
pensé à Dieu. Peut-être le voulait-il au
paradis à la fleur de l'âge. Cela m'a beaucoup
réconfortée. Pouvoir le revoir plus tard dans
cette même aura de gloire m'a illuminé le
cur et l'esprit. Cela suffisait à masquer
l'univers suintant d'angoisse de l'asile. J'ai quitté
le monde de mes contemporains pendant cinq mois. Les journaux ont eu
raison de parler d'un amour démentiel. Mais ils n'ont
pas vu mon aventure avec mon regard. Ils n'ont rien su de la
douceur et de la sérénité qui ont
inspiré ces heures. Surtout, ne crois pas cet
hebdomadaire qui a déclaré que j'avais pris
des photos de Steven sur mon lit. Elles ont
été prises après, par la police. Je ne
suis pas la femme qu'ils ont voulu présenter, froide
et perverse, idéale héroïne des faits
divers. Je te le dis, ces affaires peuvent être
sordides. J'ai attendu pour en
être sûre. Lorsque je le fus, j'ai
décidé d'arrêter cette vie de recluse
à l'hôpital. Tu es la première à
le savoir par cette lettre. J'attends un enfant de lui. Il
est bien de lui, je n'avais pas fait l'amour depuis des
années. Maintenant, ce sont
les cris et les pleurs des enfants de l'école
maternelle qui bercent mon cur. Demain, je les
regarderai par la fenêtre. J'en aurai le courage et la
vie reprendra alors complètement. Mon enfant ne vivra
pas dans un univers morbide. Sa vie prendra la place du
souvenir. Je lui donnerai un père. Je te verrai dimanche,
si tu le veux, à la terrasse du café.
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