Editeur - Ecrivain

 

« Ciel Brouillé»

 

 

Tout a commencé avec cet accident de voiture. Encore maintenant, je me le rappelle difficilement, par bribes indistinctes… Je me souviens de la pluie d'été se vautrant furieusement sur mon pare-brise au mépris des essuie-glace impuissants ; du ciel de plomb se noyant dans l'horizon délavé ; du gémissement du vent quand je débouchai sur le viaduc et que, d'une claque sèche, il me précipita contre la rambarde. Puis le vacarme étourdissant de la fin du monde, la cacophonie déchirante où se mêlent le vent, les klaxons de milliers d'automobiles et la pluie, étourdissante, agressive… ; je ne distingue plus le ciel, la route, l'horizon. Tout se confond et je réalise que la voiture est en train de se retourner ; et puis le noir, profond, et le clapotement de la pluie, toujours la pluie,...

Je sortis indemne de l'accident. Un miracle, aux dires du médecin qui examinait les cicatrices superficielles de mon visage quand je me suis réveillé à l'hôpital. A présent, avec le recul, je crois qu'il avait raison ; ce que j'ignore, c'est si ce miracle n'avait fait que préfigurer ce qui allait suivre, ou si, d'une certaine façon, il en avait été la cause. Peut-être était-ce l'accident qui, par une inexplicable aberration de la réalité, m'avait donné cet incroyable pouvoir. Je ne désespère pas de le comprendre un jour où l'autre.

Les jours qui suivirent ma sortie de l'hôpital se fondent en souvenirs brumeux et imprécis. Il en est d'ailleurs de toutes ces périodes où j'appartenais à la vie telle que vous la connaissez, celle qui se déroule, inexorable et identique pour tous… mais je vais trop vite. Revenons plutôt à ce jour où je découvris que j'avais été investi d'un stupéfiant pouvoir, au-delà de la raison, au-delà de ce que les cerveaux les plus mégalomanes auraient pu concevoir. Par une de ces ironies dont le sort est friand, ce fut par hasard que la révélation m'apparut. Je devais me rendre dans Paris, pour y être reçu par une société auprès de laquelle je postulais (j'avais perdu mon emploi peu avant l'accident). Eprouvant désormais une animosité bien compréhensible vis-à-vis des voitures, j'avais choisi de prendre le métro, mais comme je débouchai sur le quai, la sirène de fermeture des portes se mit à rugir. Je m'élançai vers la rame avec l'énergie du désespoir, sachant pertinemment que c'était vain ; follement, sans vraiment en avoir conscience, je me pris à espérer que le temps s'arrête, quelques secondes seulement, juste pour me permettre de monter dans le wagon avant qu'il ne soit trop tard.

Et le temps m'obéit.

Oui, le temps s'arrêta, tout simplement. Pas comme un disque qui ralentit et geint quand on éteint l'électrophone, non, d'un seul coup. La sirène se tut, soudainement, plongeant la station de métro dans un silence complet ; les portes, qui avaient commencé à se refermer, interrompirent leur mouvement, comme si un colosse invisible s'était interposé ; et les gens, eux aussi, se figèrent. Je me trouvai brusquement dans un désert peuplé de statues humaines. A quelques mètres de moi, un élégant cadre supérieur était suspendu en l'air, dans son mouvement entre deux marches ; une vieille dame était grotesquement pétrifiée alors qu'elle baillait ; et au fond de la station, aussi indifférent au calme surnaturel qui y régnait qu'à l'agitation fébrile qui l'avait précédé, un couple échangeait le plus long baiser de l'histoire de l'humanité.

Je contemplai avec stupeur cet instant d'éternité, partagé entre l'incrédulité et la peur. Etait-ce moi qui avais fait cela ? Je fis quelques pas, pour me convaincre que j'étais bien réel, que je n'étais pas, moi, arrêté. Je marchai avec d'absurdes précautions, comme sur un champ de mines, et pourtant, l'écho de mes pas me parut remplir l'univers, assourdissant. La peur s'empara de moi et j'ordonnai au temps de redémarrer, vite, tout de suite, terrifié à l'idée que cette fois, il n'obéirait peut-être pas. Mais de nouveau, le temps obtempéra. Le pied gauche du cadre supérieur claqua sur l'escalier, la vieille dame referma la bouche, et les lèvres des deux amoureux du fond de la station restèrent scellées, comme si leur temps à eux n'avait pas repris son cours. La sirène cessa, les portes se refermèrent dans un claquement sec, et la rame de métro se mit en route. Par la vitre, une femme me dévisageait, les yeux écarquillés. Il me fallut quelques instants pour comprendre que de son point de vue, le temps était resté continu et que les quelques pas que j'avais faits n'avaient duré pour elle qu'une fraction de seconde ; en un mot, elle venait de me voir disparaître et réapparaître deux mètres plus loin en l'espace d'un battement de paupière. Scrutant autour de moi, je m'assurai que personne d'autre ne me fixait de ce même regard incrédule, mais il n'en était rien : dans le métro, les gens regardent leurs chaussures ou les panneaux publicitaires. Ou encore ils lisent. Mais en aucun cas ils ne prêtent attention à ceux qui les entourent. La femme qui avait assisté à ma "téléportation" avait apparemment été la seule. Je restai donc, abasourdi, les bras ballants, sur un quai où résonnait encore le grondement du métro que je venais, malgré tout, de manquer.

Je sortis comme un automate de la station de métro, essayant de mettre de l'ordre parmi les idées qui se bousculaient dans ma tête. Assez curieusement, ce qui m'occupait l'esprit était plus la crainte d'avoir été remarqué que la recherche d'une explication rationnelle à ce qui s'était produit. La pensée des caméras de surveillance du métro me vint brusquement, et je me mis à presser le pas. Il ne me vint pas à l'esprit que cet incroyable pouvoir que je venais de découvrir suffisait à me préserver de n'importe quel poursuivant, pour rapide qu'il soit.

Mes jambes me conduisirent, indépendamment de ma volonté, jusqu'à un café. Je pris place à la terrasse et commandai machinalement un demi pression. Le serveur m'adressa un "Bien monsieur" passe-partout et disparut. Je pris alors le temps de m'interroger sur ce qui venait de m'arriver. Je revis l'incroyable immobilité du monde autour de moi, j'entendis de nouveau le silence opaque… un silence comme jamais auparavant je n'en avais connu, même pas dans la solitude blême de mes nuits blanches ; il y avait toujours eu le souffle du vent, ou le ronronnement inaudible du congélateur, ou encore l'écho mourant d'un moteur, très loin, ou bien encore la mesure battue à mi-voix par une pendule… même un sourd, j'en étais inexplicablement persuadé, ne pouvait avoir idée de la sensation que j'avais connue. Est-il possible d'imaginer le silence absolu ? Comme l'infinité de l'univers, c'était un concept que je n'avais jamais pu admettre ; et voilà que ce concept inconcevable s'imposait à moi, assourdissant...

Avais-je pu être victime d'une hallucination ? Se pouvait-il que mon esprit se soit joué de moi et m'ait fait imaginer tout cela ? Je me cramponnai à cette solution sans y croire, comme un agonisant qui s'agrippe inutilement à ses draps. Tout avait été trop réel, j'avais ressenti cette pause de la réalité trop profondément pour qu'elle n'ait été qu'une illusion…

Le serveur déposa la bière sur la table et coinça dessous un rectangle de papier. Sans savoir pourquoi, j'ordonnai au temps de s'interrompre, et il m'obéit de nouveau ; avec terreur, je réalisai que cette fois, cela ne m'étonnait presque pas. Prémices de folie ?

Je parlai au serveur, lui demandant s'il m'entendait. Il ne réagit pas, conserva intacte son expression un peu ahurie (je découvris par la suite que l'immobilité totale conférait presque toujours aux gens une expression stupide). Je parlais plus fort, répétai ma question plusieurs fois jusqu'à crier. Je hurlai, enfin, m'adressant à tous ceux qui m'entouraient. En vain. Me concentrant sur le serveur, je tentai de la faire "repartir", lui et lui seul. Il reprit vie, en effet, mais il en fut de même pour tous les autres… une voiture acheva enfin de passer, les arbres poursuivirent leur balancement nonchalant, un instant (?) interrompu. Comme je le fixai avec hébétude (c'était à mon tour d'être pétrifié dans un monde en marche !), le serveur me demanda si tout allait bien. Je hochai la tête, sans me départir je crois de mon air absent, et lui tendis un billet ; d'un geste, je lui signifiai qu'il pouvait garder la monnaie, et j'entendis à peine son remerciement.

Je n'avais bu que la moitié de ma bière, et je finis par quitter le café. Petit à petit, mes idées s'ordonnaient. D'où me venait cet étonnant pouvoir, je l'ignorais. Mais peu m'importait ; ce qui m'occupait l'esprit, c'était ce pouvoir lui-même, tout ce qu'il m'offrait, tout ce qu'il pouvait m'offrir. Je devenais le maître absolu de la réalité, du temps, j'étais capable de les dompter et de les façonner à ma convenance.

Je n'arrêtai plus le temps ce jour-là, et je ne me rappelle pas ce qui se passa… je vécus, tout simplement. Ce fut insignifiant.

Le lendemain, ayant mis la nuit à profit pour étudier la situation, j'y voyais plus clair. Au coup de téléphone du directeur du personnel à qui j'avais posé la veille un lapin, je rétorquai brutalement que leur proposition ne m'intéressait plus, que j'avais trouvé mieux.

C'était vrai.

Il faisait beau, étrangement beau, merveilleusement beau. Comme je sortai dans la rue, le soleil baigna mon visage et mes bras d'une douce chaleur. Je marchai, les yeux mi-clos dans ce nimbe lumineux, certain que le soleil ne brillait que pour moi ; les passants que je croisais, les oiseaux qui prenaient leur envol dans un bruissement d'ailes, tous n'étaient que des figurants. Un nuage s'approcha du soleil menaçant ; je tendis la main vers lui et lui ordonnai mentalement de ne pas aller plus loin. Docilement, il stoppa sa progression, et le soleil put continuer à me regarder avec bienveillance. C'était bon, si délicieusement bon, ce tête-à-tête entre le coeur de la galaxie et moi… j'étais pour un instant (mais un instant aussi long que je le désirais) l'égal de Dieu, je tutoyais la source de toute vie. A la griserie intellectuelle se substitua un plaisir physique. Je me sentais bien et songeais que le temps n'avait nul besoin d'exister de nouveau. Ne serais-je pas bien, seul au milieu de mon éternité ? M'approchant d'un massif bariolé de fleurs, j'en cueillai une et l'installai délicatement à ma boutonnière.

Durant la nuit, je m'étais demandé si d'autres que moi pouvaient disposer du même pouvoir ; si c'était le cas, par définition, je n'aurais pu m'en apercevoir. Peut-être étions-nous tous ainsi, à l'insu des autres, dotés de cette puissance immense et muette. Mais à présent, mon regard planté dans celui d'un soleil complice, je savais qu'il n'en était rien. J'étais seul, unique. Le seul de ma nouvelle race.

Immortalisée dans une ébauche de demi-tour pour regarder derrière elle, je vis une jeune femme. Ou une jeune fille ? Je n'aurai su dire son âge, mais je pensai avec un sourire qu'il me suffisait de fouiller son sac pour l'apprendre. Son âge m'importait bien peu, de toute façon ; elle était belle, fine, et ses cheveux flottaient, immobiles, comme une aura autour de son visage souriant. Elle aussi avait décidé de profiter du beau temps : elle portait une jupe de daim qui découvrait ses longues jambes sans bas, et un chemisier déboutonné sur la naissance de sa gorge. Et ses yeux… ses yeux semblaient me regarder, ils m'auraient regardé s'ils avaient pu voir quelque chose.

Je m'approchai, tremblant. Ma main s'éleva jusqu'à son visage et le caressai, hésitante comme celle d'un adolescent timide. Sa peau était douce mais curieusement froide. Je m'enhardis à poser mes lèvres sur les siennes, entrouvertes à jamais, et mes doigts descendirent, effleurant l'étoffe du chemisier, devinant sous sa blancheur le galbe impérieux de sa féminité. Ma bouche suivit mes mains, et j'embrassai cette peau délicate, m'aventurai plus bas, enfouis mon visage dans cette poitrine que mes doigts avaient fébrilement dénudée… elle était toujours aussi glacée. Un peu interloqué, je m'interrompis et la regardai. Toujours belle, son chemisier grand ouvert, ses cheveux auburns flattant la clarté de sa peau… si belle, si froide…

Des larmes de frustration me montèrent aux yeux quand je constatai que le soleil lui aussi était froid. Comme la fille, il n'existait pas, seule son image existait. Il n'était plus une étoile de feu, brûlante, juste un reflet ; la fille n'était plus un corps palpitant, juste une statue à l'image de la beauté. Une statue immensément belle et glacée, dont les veines ne charriaient plus de vie.

Je reboutonnai le chemisier de la belle inconnue et la contemplai tristement. Je voulus regagner ma place, celle d'où j'avais intimé au temps de se soumettre, mais je ne pus la retrouver. Et même si je l'avais pu, je ne me rappelais plus l'attitude que j'avais alors, en dehors de ce bras ridiculement dominateur pointé vers les nuages. Je choisis donc de m'éloigner, et attendis d'avoir atteint un recoin sombre, entre deux rues, où nul ne pouvait me voir, pour rendre sa liberté à l'univers.

Cette "rencontre" avec la fille m'avait laissé dans la bouche un goût amer de déception. A l'exaltation de la nuit se substituait la froide constatation que mon pouvoir était plus limité que je ne l'avais cru tout d'abord. Ce n'était pas la réalité qui était à mes ordres, seulement le temps. Instinctivement, je portai la main à la fleur, à ma boutonnière. Comme les doigts la touchèrent, elle tomba en poussière et fut chassée de ma veste par un simple coup de vent. Elle n'avait pas survécu au mouvement hors du temps que je lui avais imposé. En frissonnant, je me demandai si ce que j'avais fait à la fille avait pu suffire à causer le même effet. Peut-être l'avais-je très légérement déplacée en la caressant… peut-être n'en fallait-il pas davantage pour que son corps, confronté à une aberration inexplicable, choisisse la destruction. Il ne me vint pas à l'esprit, au moins pas consciemment, de retourner sur mes pas pour en avoir le coeur net. Pour la première fois, mon pouvoir me fit peur et je réalisai à quel point j'étais seul.

Je n'arrêtai le temps qu'occasionnellement dans les jours qui suivirent, lorsqu'ayant oublié mon argent chez moi, il me fallait prélever dans la poche d'un promeneur le prix d'une bière ou d'un journal. Mon nouveau jouet, avec ses limitations et ses risques, m'avait lassé étonnamment vite. En outre, mon absence de travail me tracassait, bien que l'argent ne soit plus un problème, et ma solitude de célibataire m'étouffait plus que jamais, amplifiée qu'elle était d'une solitude de Dieu.

Ce jour-là, au sortir d'un entretien d'embauche dont je me souviens mal, à ceci près que je ne "faisais pas l'affaire" selon les propres termes du recruteur, je me retrouvai au beau milieu du Jardin du Luxembourg, le nez au vent. Profitant de l'éclaircie au milieu d'une semaine d'orages d'été, des nuées d'enfants s'étaient répandues dans le parc, braillant et courant en tous sens. Leurs cris me fatiguaient et m'agaçaient, comme me fatiguaient et m'agaçaient les regards des autres promeneurs. Ils me paraissaient chargés de mépris ou d'ironie.

Lors de mon examen d'incorporation, le psychologue de l'armée avait décelé chez moi de légères tendances à la paranoïa. Les années et l'isolement avaient sans doute achevé de concrétiser ces tendances, et tandis que mes pieds foulaient le gravier crissant des allées, je me prenais lentement à haïr tous ces figurants qui me rejetaient et m'ignoraient, moi la vedette de ce spectacle futile. j'aurais voulu les saisir par le revers de leur veste, par la manche de leur manteau, pour les secouer et leur expliquer qui j'étais ; pour leur dire que j'étais l'égal d'un Dieu et en même temps l'être le plus seul et le plus impuissant de la création. Mais il me semblait déjà entendre leur rire incrédule. J'avais entre mes mains la puissance divine, et il m'étais impossible de le prouver.

Poursuivi par un chien, un des gamins se précipita en riant contre mes jambes et faillit me faire tomber. Une onde de rage me parcourut, et fermant les yeux, je serrai les poings en criant un "assez !" furieux. Lorsque je rouvris les yeux, le gamin me fixait, étonné. Un peu plus loin, le chien s'envolait dans un saut joyeux ; il était figé à quelques centimètres du sol, de son ombre. Et puis le silence… Tout s'était tu, les cris des enfants, les piaillements des mères, le chant des oiseaux. Loin de m'effrayer comme les premières fois, ce calme surnaturel me fit du bien. Je me sentis chez moi. Je réalisai aussi l'absence totale d'odeur ; je ne l'avais pas encore remarqué, mais l'éternité était aussi inodore que silencieuse.

J'avais parcouru le jardin immobile, puis étais parti flâner dans les rues, identiques à elles-mêmes et pourtant méconnaissables. Je m'étais arrêté près de la Fontaine Saint Michel, la contemplant avec fascination. C'était à la fois beau et incroyable, plus symbolique de la tranche d'éternité où je me trouvais que tout le reste. Hypnotisé, je m'asseyai sur le sol et communiai avec cette eau bénite entre toutes.

J'avais dû m'assoupir ; le bruit me tira d'une semi-torpeur. Je me relevai sur un coude, car j'étais à présent allongé par terre. Je vis d'abord les statues humaines autour de moi et me rappelai soudain où j'étais. et j'entendis de nouveau le bruit. Un bruit de pas, un simple bruit de pas comme j'en avais entendu des milliers de fois. Sauf que cette fois-ci, c'était impossible... Et pourtant, je ne pouvais m'y tromper. C'était un claquement de talons sur le bitume, qui venait de nulle part et de partout, répercuté par le silence mieux que par n'importe quel écho.

Je me levai, comme un chasseur à l'affût, cherchant à localiser l'origine des pas. Mes yeux fouillaient la foule immobile à la recherche du moindre mouvement.

Et enfin je la vis.

Je ne saurai dire combien de temps elle mit à émerger du néant (d'ailleurs quelle valeur une telle notion pouvait-elle avoir dans notre situation) mais elle finit par apparaître. Superbe. Divine. Mon égale. Vivante, au milieu de cette multitude de statues improbables.

A son regard quand elle me vit, je compris qu'elle était aussi surprise que moi ; je lus également le soulagement indéniable de découvrir qu'elle n'était pas seule, un soulagement que je n'avais aucune peine à imaginer, et pour cause. Etait-ce les circonstances, était-ce l'effet de ce soulagement, je l'ignore, mais elle me sembla plus belle que toutes, que toutes les femmes que j'avais pu rencontrer. Et ses yeux trahirent que, moi aussi, je lui plaisais. Quiconque a connu la solitude peut comprendre la valeur de cet instant magique où cette solitude s'achève, où l'on sait brusquement, au plus profond de soi, qu'on a trouvé "l'autre"… Nous courûmes l'un vers l'autre, l'écho de nos pas se mêlant délicieusement dans le mutisme du monde ; ce fut au milieu du pont, au-dessus de la Seine indifférente, que nous nous rejoignimes et que, haletants, nous nous arrêtâmes face à face. Nos mains se cherchèrent, mal assurées, et se trouvèrent avec la certitude que tel avait toujours été leur destin.

Ce fut aussi à cet instant que je sus que, d'un commun accord, nous ne ferions pas redémarrer le temps. L'éternité nous appartenait, à jamais...

*

Julien Levaï se laissa tomber sur sa chaise, envahi d'une lassitude qu'il ne connaissait que trop bien. Après toutes ces années, elle était toujours la même, elle était toujours aussi pénible. Ses professeurs avaient raison : on ne s'habitue jamais.

D'une main moite, il actionna le potentiomètre de l'halogène et plongea la pièce dans une semi-pénombre. Il était plus de onze heures du soir, et les couloirs étaient silencieux, à l'exception, au loin, d'une porte qui claquait ou d'un roulement de chariot métallique.

Julien prit le téléphone et appela chez lui. Au bout de quatre sonnerie, Caroline décrocha. Sa voix un peu rauque attesta qu'il l'avait réveillée.

- Chérie ? C'est moi.

- Julien ? Ça va ? Tu as une drôle de voix…

Il ne répondit pas. ou plutôt il ne parla pas, car Caroline connaissait et savait décoder ses silences.

- Julien…

- C'est mon accidenté de la route, celui du Pont de Gennevilliers.

- Celui qui est dans le coma ?

- Qui était. Il est mort. Nous avons réussi à le faire revenir plusieurs fois, mais à chaque fois, ça n'a pas duré. Et là, maintenant…

La voix du Dr Julien Levaï s'étrangla et, à l'autre bout du fil, Caroline sentit sa gorge se serrer. C'était toujours ainsi, à chaque patient qu'il perdait, son mari mourait un peu.

- Et la fille ? Celle de l'autre voiture ?

- Pareil. Ils sont morts à quelques minutes d'intervalles, tout-à-l'heure.

Un silence.

- Tu rentres ?

- Oui. Grimbert va me remplacer.

- C'est bien, je t'attends.

Elle voulut lui dire qu'elle l'aimait, mais se retint. Elle le lui dirait plus tard, quand il serait là. Elle le lui dirait et le lui prouverait. Julien raccrocha. Il ôta sa blouse et éteignit l'halogène avant de quitter le bureau.

© Emmanuel Ménard - Tous droits réservés -emenard@noos.fr

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