Editeur - Ecrivain

 

« Sonnet d'Automne»

 

Etienne était assis derrière sa planche à puzzle, à la recherche d'un faux-bord bleu marine. Il ne leva même pas les yeux lorsque le cliquetis d'une clé dans la serrure se fit entendre ; il ne réagit pas davantage quand Nicole fit son apparition. Elle lui lança un regard indifférent, et, après avoir accroché son manteau dans l'entrée, se rendit dans sa chambre pour se changer. Même l'écho de ses pas sur la moquette était étouffé, comme était étouffé tout bruit, toute parole, tout sentiment même, depuis une semaine.

Lorsqu'il eût entendu la porte de leur chambre (qui était devenue la chambre de Nicole depuis que, six jours auparavant, elle l'avait prié de s'installer dans la chambre d'amis), Etienne se détourna enfin de son puzzle. Son regard croisa le miroir au-dessus de la cheminée, et il s'y découvrit un visage déterminé.

La semaine passée avait été difficile, il avait éprouvé toutes les phases de l'indignation, de l'abattement, puis de la jalousie et de la colère ; mais à présent que sa décision était prise, il se sentait mieux. Plus serein, presque, à l'idée d'avoir repris les choses en main.

Nicole réapparut au bout d'une demi-heure, vêtue d'un pantalon de flanelle et d'un pull-over. A ses cheveux humides, Etienne comprit qu'elle s'était douchée. Il remarqua également le sac de voyage kaki à sa main gauche, mais s'abstint de tout commentaire ; ce fut elle qui lui déclara brièvement, tout en ouvrant la porte, qu'elle ne coucherait pas à la maison cette nuit-là.

Elle avait parlé d'une voix neutre, qui signifiait clairement à son mari qu'elle n'attendait de lui ni réponse, ni réaction d'aucune sorte. Elle s'était bornée à l'informer, avec son professionalisme machinal de directrice de rédaction.

Dès que la porte se fût refermée, Etienne quitta sa chaise et gagna la chambre d'amis ; du placard, il tira un imperméable gris et un feutre assorti. Nicole ne pouvait les connaître, il les avait spécialement achetés pour la circonstance, le matin même. Il enfila l'imperméable, coiffa la chapeau et remplaça ses lunettes à monture métallique par une paire à monture d'écaille &emdash; sa paire de secours. Nicole les avait déjà vues, mais la dernière fois remontait à plusieurs années (à leurs vacances au Portugal, plus précisément). Il compléta son camouflage par un cache-nez sombre qui dissimula son mince collier de barbe. Un coup d'oeil à la glace à l'intérieur de la penderie l'assura qu'il n'était pas reconnaissable.

La 405 métallisée de Nicole démarrait juste comme il déboucha dans la rue. Des yeux, il cherche un taxi et en repéra un rapidement. Les taxis étaient toujours nombreux près du boulevard Chaptal. Le chauffeur bougonna un vague bonjour avant de demander où ils allaient.

- Je vous guiderai au fur et à mesure, répondit Etienne. Pour commencer, tournez à gauche, vers la porte d'Asnières.

Il avait décidé d'éviter le fameux "suivez cette voiture", trop mélodramatique, et surtout suspect. Dans quelques jours, ce genre de maladresses risquait d'avoir de sérieuses conséquences.

Nicole se dirigea vers les boulevards extérieurs, puis traversa Asnières jusqu'à croiser de nouveau la Seine. Elle roula encore un peu et arriva à Argenteuil, où elle faillit semer Etienne dans un dédale de ruelles. Le chauffeur de taxi avait tenté deux ou trois fois d'engager la conversation, mais à chaque fois, Etienne avait coupé court d'une voix sèche ; il n'avait guère l'esprit à converser de la pluie et du beau temps, trop occupé à ne pas perdre la 405 grise du regard, tandis que des pensées en forme de kaléidoscope tourbillonnaient dans sa tête. Si on lui avait dit, encore quinze jours plus tôt, qu'il en arriverait à cette situation absurde de mari filant sa femme, il aurait peut-être éclaté de rire. Ou plus vraisemblablement haussé les épaules avec un sourire dubitatif. Bien sûr Nicole s'était faite plus distante, moins attentionnée, mais pas plus que ne le justifiaient douze ans d'un mariage sans histoire, presque monotone. Etienne avait vraiment été pris de court quand, la semaine précédente, sa femme lui avait annoncé qu'elle "avait à lui parler sérieusement". Il avait, en une fraction de seconde, tout imaginé ; que cet examen de routine qu'elle avait insisté pour passer en octobre avait révélé un cancer ; qu'elle avait démissioné de la rédaction de Câblinfo ; qu'elle était enceinte, pourquoi pas (bien que leur dernier rapport sexuel remontât à plus de dix mois).

Mais pas une seconde il n'avait imaginé qu'elle allait lui déclarer que tout était terminé et qu'elle allait demander le divorce.

Il avait bredouillé un "pourquoi ?" hésitant, et elle lui avait répondu froidement qu'elle avait quelqu'un d'autre dans sa vie, depuis six mois déjà, et que c'était assez sérieux pour justifier sa décision. Elle n'en avait pas dit davantage : l'information, seulement l'information sans fioritures. La même Nicole Mercadier qu'à la télévision, quand elle annonçait d'une voix atone qu'une catastrophe aérienne avait coûté la vie à deux cents personnes avant de passer "sans transition" aux résultats sportifs.

Etienne en était resté coi, cueilli à froid au milieu de son univers immuable au confort douillet. Le soir, Nicole lui avait demandé de s'installer dans la chambre d'amis. Ce serait mieux ainsi. Il avait hoché mécaniquement la tête, effondré dans son fauteuil de cuir.

La nuit suivante, il avait essayé d'imaginer à quoi pouvait ressembler l'amant de Nicole. Sportif, sans doute, comme lui l'était à l'époque de leur rencontre. Blond, peut-être. Elle lui avait un jour confessé avoir un penchant pour les cheveux clairs, et s'était amusée de sa réaction de brun outragé. Il avait cherché qui, dans leurs relations, pouvait être le traître… en vain. Son orgueil masculin l'empêchait d'imaginer Nicole dans les bras d'un autre.

La 405 grise s'arrêta brusquement (Nicole n'utilisait jamais ses clignotants, ce qui n'avait pas facilité la filature) et amorça un créneau. Le chauffeur de taxi pila et brandit un poing rageur en direction de Nicole. Etienne lui dit de laisser tomber, que c'était sans importance, et, de mauvaise grâce, le chauffeur obtempéra. Quand il dépassa Nicole, celle-ci lui jeta un regard glacial, et Etienne détourna le visage. C'eût été le comble de se faire repérer si près du but. Il laissa le taxi parcourir encore deux cents mètres, puis lui demanda de s'arrêter ; avant de payer le chauffeur, il se retourna et repéra dans quel immeuble entrait Nicole. Il commençait à faire sombre, et, au bout de quelques minutes, une fenêtre du troisième étage s'alluma.

Dans le vent qui se chargeait de bruine, Etienne sourit ; il venait de trouver le repaire de Nicole.

*

Ce matin-là, Etienne avait besoin de réfléchir, et il ne se sentait pas d'attaque pour ressasser une nouvelle fois son exposé sur les chromosomes. C'est ainsi que sa classe apprit avec consternation que le cours de génétique était exceptionnellement remplacé par une composition surprise. Il y eut bien quelques protestations mais elles furent vite étouffées. D'une main nerveuse, Etienne inscrivit le sujet de l'interrogation sur le tableau (cinq questions de cours), et, après avoir averti les étudiants qu'il ne voulait plus entendre un mot, il prit place à son bureau et, faisant mine de s'absorber dans la surveillance de la classe, il laissa ses pensées dériver de nouveau vers Nicole.

Dire que la décision de Nicole l'avait fait souffrir eût été faux. Passé le premier moment d'hébétude, Etienne avait examiné les dégâts : en dehors de la gifle qu'une rupture représentait pour son amour-propre, un divorce n'était pas une si mauvaise chose : Etienne avait à peine 45 ans, et il était encore bel homme, comme certains regards de ses étudiantes et certains rires étouffés lorsqu'il les fixait à travers ses verres, le lui confirmaient chaque semaine. Après tout, l'idée de profiter de la situation était séduisante. En revanche, d'un point de vue matériel, tout ne se présentait pas si bien : l'appartement et la villa de Cannes appartenaient à Nicole, et le portefeuille d'actions était également à son nom ; en fait, Etienne ne possédait en propre que quelques liquidités et la Mercedes. Et son salaire de professeur de biologie ne pourrait guère lui assurer le train de vie auquel, année après année, il s'était habitué.

Un mouvement sur la gauche interrompit ses pensées. Sans même s'efforcer d'être discrets, deux étudiants comparaient leurs copies. Etienne eut un raclement de gorge désapprobateur, et les deux fautifs sursautèrent. L'un d'eux replongea précipitamment le nez sur sa feuille en rougissant. L'autre adressa à Etienne un regard de défi et un sourire désinvolte.

- Mr Crevenna, vous êtes censé travailler seul, grinça Etienne. Si j'ai à vous le répéter de nouveau…

La phrase laissée en suspens était lourde de funestes promesses, surtout de la part d'un des enseignants les plus craints de tout l'établissement. Mais l'interpelé se contenta d'accentuer son sourire et de laisser un tomber un "oui, monsieur" dénué de toute déférence. En d'autres circonstances, Etienne eût sans doute relevé l'affront &emdash; Stéphane Crevenna était un de ces garçons sportifs et avenants qui s'estiment, de par leur charme, dispensés de faire le moindre effort dans la vie ; une race qu'Etienne détestait d'autant plus cordialement qu'il en avait fait partie un quart de siècle plus tôt, et que ce Crevenna ressemblait fortement au jeune homme qu'il avait été. Mais ce matin-là, il était bien trop préoccupé pour s'en formaliser. Bien trop obnubilé par la décision qu'il venait de prendre.

Une décision avait été longue à arrêter, à moins qu'Etienne n'eût été long à admettre que c'était la seule issue ; mais il était finalement arrivé à la conclusion que le divorce n'était pas envisageable. Et dans ce cas, il connaissait assez bien Nicole pour savoir qu'il n'existait qu'une seule et unique autre conclusion possible...

*

Etienne commença par la lettre. Il la rédigea tout d'abord sur la vieille machine à écrire de Nicole, celle que sa femme n'utilisait plus depuis des années et qui était facilement reconnaissable au "t" décalé vers le haut. Il la relut d'un oeil critique : le texte lui plaisait, correspondait à ce qu'il voulait, mais, à la réflexion, il lui parut absurde d'écrire une lettre de rupture à la machine. Sans enthousiasme, il se résolut donc à l'écrire à la main.

Il s'essaya à l'écriture de Nicole. Bien qu'il fût un habile faussaire et que la lettre fût brève, il dut s'y reprendre à cinq fois, s'aidant de véritables lettres ou d'échantillons de la calligraphie de sa femme, avant d'aboutir à un résultat correct. Toutefois, ne s'estimant pas satisfait, il refit trois autres tentatives dont la seconde lui parut une très honnête imitation. Une analyse graphologique pourrait peut-être révéler l'imposture, et encore n'en était-il pas certain, mais il était de toute façon peu probable qu'une telle analyse aurait lieu. Au début, les recherches de la police se focaliseraient sur l'amant de Nicole, puis, quand il serait arrêté et qu'il nierait, personne ne songerait à privilégier sa parole face à celle d'Etienne. Le veuf éploré face au voleur d'épouse, le match était joué d'avance.

Ensuite, il plia la lettre en trois (le format des enveloppes qu'utilisait Nicole). Puis après avoir enfilé des gants, il brossa avec un mouchoir les deux faces du papier. Ses empreintes ne disparaîtraient sans doute pas complètement, mais il était essentiel qu'elles soient brouillées. Et lui serait toujours possible, plus tard, d'arguer que Nicole lui avait fait lire la lettre avant de l'envoyer.

Puis il effectua, deux fois, chronomètre en main, le trajet jusqu'à Argenteuil avec sa voiture. La première fois, l'aller-retour lui prit trois quart d'heure, la deuxième fois (en fin d'après-midi), une heure vingt.

Il en profita pour s'assurer que l'immeuble ne comportait ni interphone, ni digicode. Il remarqua également que l'appartement 18, au troisième étage, était au nom de N.Legendre (le nom de jeune fille de Nicole).

Enfin il regagna leur appartement du Boulevard Chaptal, et, prenant son courage à deux mains, il s'attaqua à la correction de la composition de biologie. Il la remettrait le lundi suivant. Il ne fut interrompu que deux fois. La première par le téléphone. C'était Irène, la nouvelle secrétaire de rédaction Câblinfo. La jeune fille voulait parler à Nicole, qui avait quitté les studios en oubliant de donner ses directives pour l'édition du Matin-Journal du lendemain. La seconde fois par Nicole quand elle rentra.

Elle arriva moins d'un quart d'heure après le coup de téléphone. Etienne l'appela et elle s'interrompit dans son mouvement vers de sa chambre ; sans chercher à dissimuler son agacement, elle entra dans le salon.

- Oui ?

- Ta secrétaire de rédaction a téléphoné. Tu dois la rappeler au sujet du journal de demain.

Nicole hocha la tête, son expression s'adoucissant légèrement. Etienne songea qu'il n'avait pas eu une aussi longue conversation avec elle depuis une semaine ; il eut soudain envie de tout arrêter, et ce fut d'une voix implorante qu'il demanda :

- Nicole, tu ne crois pas que l'on devrait parler de tout ça ?

- De quoi ?

Il soupira. Ne comprenait-t-elle vraiment pas, ou jouait-elle à lui rendre les choses plus difficiles ?

- Du divorce. C'était peut-être une décision prématurée, non ?

- En ce qui me concerne, c'était et c'est toujours une décision mûrement réfléchie.

- Mais ce type... l'autre... ce n'est peut-être qu'une passade, qu'un simple...

- Ecoute Etienne, je n'ai pas envie de parler de ça avec toi. Je vis une histoire qui n'est pas une simple passade, et ma décision est prise. Une bonne fois pour toutes.

La phase et le ton sur lequel elle avait été prononcée signifiaient clairement que la discussion était close. Pourtant, Etienne demanda encore, moins par vraie curiosité que par vague jalousie :

- Il est plus jeune que moi ? C'est ça ? C'est un gigolo ?

Elle le regarda, esquissant un demi-sourire explicitement méprisant, et répondit en tournant les talons :

- Mon pauvre Etienne. Décidément, tes répliques ont toujours l'air de sortir d'une mauvaise pièce de boulevard...

Etienne resta ainsi, assis devant les copies étalées sur sa planche à puzzle, les yeux dans le vague pendant de longues minutes. Sa résolution, qui avait fléchi un instant, s'était de nouveau affermie. La condescendance de Nicole, ses allures artificielles de femme épanouie venant de découvrir le grand amour, étaient autant de raisons, outre la question financière, d'aller jusqu'au bout de son projet.

Revenant à la réalité, Etienne s'attela à ses corrections et ne se coucha qu'après avoir terminé, à minuit et demi.

*

Ce fut le surlendemain, un jeudi, qu'il passa à l'acte.

Il avait laissé près du téléphone, griffonné sur le carnet de notes, le message suivant : "Nicole , il y eu un coup de téléphone pour toi. Tu dois aller d'urgence à Argenteuil. De quoi s'agit-il ?", avant de quiter l'appartement. Il était allé en voiture jusqu'à Argenteuil et avait garé la Mercedes à quelques rues de la "garçonnière" de Nicole. Puis il s'était posté devant l'entrée et avait attendu.

Nicole était arrivée vers huit heures et quart. Le soir tombait tôt, mais Etienne n'eut aucun mal à le reconnaître, à sa silhouette racée et à son pas conquérant.

Elle s'engouffra dans l'immeuble, aussitôt suivie par Etienne. Il la suivit jusqu'au deuxième étage, et, dès qu'elle fût entrée, il sonna. Il ne prit même pas la précaution d'occulter l'oeilleton : Nicole n'était pas le genre de femme à vérifier qui était là avant d'ouvrir.

Débarrassé de son imperméable vert pâle, Nicole ouvrit la porte. La surprise ne se peignit sur son visage qu'un bref instant, tout de suite remplacée par de l'irritation.

- Etienne ? Qu'est-ce que tu fais là ? Tu m'as suivie ?

Sans répondre, il la bouscula vers l'intérieur de l'appartement et referma la porte derrière lui. Nicole lui jeta un regard furieux, mais elle n'avait pas peur, pas encore. Il embrassa la pièce du regard. Un studio, apparemment, avec un placard près de l'unique fenêtre et une porte ouverte qui donnait sur une salle de bains carrelée. Décorée avec un goût certain, bien que ce ne fût pas celui de Nicole, la pièce dénotait toutefois qu'elle n'était pas habitée en permanence : il n'y avait ni téléphone, ni télévision, toutes choses que Nicole considérait comme indispensables à sa survie ; juste un petit réveil posé sur le sol près du lit et la forme squelettique d'un lampadaire halogène moderne.

Le coin cuisine, impeccable, semblait ne servir qu'à la préparation de cafés et de petits déjeuners. Le réfrigérateur ouvert n'était même pas branché.

Etienne fut interrompu dans ses observations par la voix acerbe de sa femme :

- Et bien, j'attends : qu'est-ce que tu fais ici ? Qu'est-ce qui t'a pris d'entrer comme ça ? Tu as perdu la tête ?

- Alors, c'est ici, répliqua-t-il d'un ton absent, comme s'il n'avait pas entendu la question.

Cette fois, enfin, l'inquiétude envahit les traits de Nicole. L'attitude d'Etienne était étrange, et elle remarqua qu'il portait des gants. Cela ne lui arrivait que rarement, même en plein hiver. Elle voulut s'enfuir vers la salle de bains, mais Etienne, dont la torpeur n'était qu'apparente, l'agrippa par l'épaule et la projeta sur le lit. La lutte fut brève : Nicole était invincible dans une discussion, mais dans un corps-à-corps, elle ne faisait pas le poids contre Etienne. Celui-ci garda les doigts crispés sur la gorge de Nicole longtemps après qu'elle eut cessé de bouger. Lorsqu'il retira ses mains, il constata avec plaisir qu'elles avaient imprimé des marques écarlates sur le cou délicat de sa femme.

Puis commença la mise en scène. Il s'attaqua d'abord aux vêtements de Nicole qu'il déchira par endroits, puis au mobilier : il renversa la table, sur laquelle se trouvaient des cigarettes et quelques magazines, fit tomber l'halogène longiligne dont l'ampoule éclata, plongeant le studio dans une semi obscurité.

A tâtons, il ouvrit le placard et en vida rageusement le contenu. A la lumière du réverbère de la rue, il contempla la scène, satisfait. Puis il tira de sa poche la lettre qu'il avait rédigée de l'écriture de Nicole. Et la parcourut du regard :

 

« Mon chéri,

Nous nous sommes trompés, toi et moi.

J'ai découvert que j'aimais encore mon mari. Tout est terminé. Adieu.

Nicole. »

 

 

Puis il la déchira en une dizaine de morceaux et les laissa tomber sur le sol. C'était parfait.

Il s'apprêta à sortir après un coup d'oeil à sa montre, mais un doute l'assaillit soudain. Ramassant sur le sol l'imperméable de Nicole, il en fouilla les poches. Avec un sourire, il y découvrit son mot demandant à Nicole de se rendre à Argenteuil. Il s'en empara et sortit.

Il était de retour Boulevard Chaptal à 21h30.

*

Lorsque la sonnerie du téléphone retentit, elle ne réveilla pas Etienne : il ne dormait pas. A demi-couché, redressé contre des oreillers, il revivait interminablement la mort de Nicole, à la recherche fiévreuse d'un détail qu'il aurait pu oublier, ou d'une erreur qu'il aurait pu commettre. Mais sans résultat. Son plan était parfait, et sa seule faille &emdash; l'écriture de Nicole falsifiée &emdash; ne pourrait suffire à le faire échouer.

Etienne glissa hors de son lit, grimaçant quand ses pieds nus touchèrent le plancher froid. Il enfila ses pantoufles, attacha sa robe de chambre, et se rendit dans le vestibule pour décrocher. Comme prévu, c'était la police, qui lui annonça que Nicole avait été retrouvée morte dans un appartement à Argenteuil. Pouvait-il venir au plus vite ? Etienne approuva d'une voix de circonstance, et n'oublia pas (il se l'était assez répété !) de demander l'adresse et l'étage de l'appartement.

Lorsqu'il arriva, deux policiers en gabardine examinaient les lieux, l'un armé d'un appareil photo. Etienne nota également un petit homme chauve assis sur le lit, près du corps de Nicole pudiquement recouvert d'un drap ; le petit homme reconstituait la lettre.

- Professeur Mercadier ? interrogea un des policiers. Je suis le commissaire Berthoroux.

Etienne hocha la tête, se composant une expression atterrée et incrédule. Il se jeta sur le corps de Nicole et se mit à sangloter. Les policiers le regardèrent faire et il jugea, au bout de quelques minutes, que c'était assez. Il se releva, s'essuya les yeux, et demanda d'une voix blanche ce qui c'était passé.

Avec un hochement de tête, le commissaire lui répondit :

- Nous l'ignorons encore, Professeur. En fait, nous espérions que vous pourriez nous l'expliquer.

- Que lui est-il arrivé ?

- Elle a été étranglée. Par un homme manifestement, d'après les empreintes sur son cou.

- Oh, le salaud, gémit Etienne en se laissant tomber dans un fauteuil, le salaud !

- De qui parlez-vous, Professeur ?

Etienne prit son temps pour répondre.

- Voyez-vous, commissaire, ma femme... ma femme avait une liaison. Cela durait depuis 6 mois, et elle me l'avait avoué. Et puis, la semaine dernière, elle a voulu en finir. Elle m'a dit qu'elle n'aimait plus son amant, qu'il était brutal, qu'elle s'était trompée sur lui...

- Vous a-t-elle dit son nom ?

- Non, elle n'a pas voulu. Je ne sais rien de lui.

- Et elle voulait le quitter ?

- Oui. Elle me l'a encore dit l'autre soir, quand elle lui a écrit une lettre de rupture.

Le petit homme chauve se leva et opina, tendant la lettre reconstituée et scotchée à son supérieur.

- Oui, fit Etienne. C'était bien cette lettre-là.

- Je vois, marmonna Berthoroux. Et devait-elle rencontrer son amant, ce soir ?

- Je l'ignore. Elle m'avait dit qu'il lui faudrait sans doute s'expliquer avec lui. Peut-être était-ce ce soir. Je l'ignore.

- Donc ils se seraient rencontrés ici, et, refusant la rupture, l'amant aurait tué votre femme.

- Je suppose..., répondit Etienne d'une voix cassée.

- Il y aura peut-être des empreintes sur la lettre, proposa le petit homme chauve.

- N'y comptez pas, Verdier, répliqua Berthroroux. D'après les traces de strangulation, il portait des gants. Le gars avait prémédité son coup, il ne nous aura sûrement pas laissé ses empreintes !

» Dites-moi, Professeur, où étiez-vous, ce soir ?

Etienne fit mine de ne pas comprendre, et il répondit candidement :

- Chez moi... enfin chez nous. J'ai corrigé des copies que je dois rendre lundi à mes élèves. Pourquoi ?

- Voyez-vous, professeur, il y aurait une autre explication à ce qui s'est passé ce soir : que ce soit vous qui ayez tué votre femme, écrit cette prétendue lettre de rupture, et imaginé toute cette mise en scène.

Le policier avait parlé d'une voix calme et assurée. Etienne crut suffoquer. Il balbutia :

- Quoi ! Comment osez-vous ? Et la lettre, qu'en faites-vous ?

- Ce pourrait être un faux.

- Il faudrait encore le prouver, ça, commissaire ! Qui donc vous a mis ces idées ridicules en tête ?!

- C'est moi, fit une voix derrière Etienne, tandis que la porte de la salle de bains s'ouvrait. Vous mentez, professeur. Nicole n'aurait jamais écrit cette lettre de rupture. Pas plus qu'elle ne vous aurait raconté que son amant était un homme brutal.

Etienne se retourna, livide. Devant lui se tenait Irène, ses yeux verts rougis d'avoir pleuré.

- Ce n'était pas pour un autre homme que Nicole voulait vous quitter, déclara-t-elle. C'était pour moi.

 

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