
«
Les Cloitres » - "Vous peignez
?" - "Heu oui je
crois." Le jeune homme se
trouvait surpris, un peu gauche avec son rouleau qui
commençait à goutter. Une fillette venait de
rentrer chez lui par la porte-fenêtre qui donne sur la
coursive intérieure de l'immeuble. Il l'avait
laissée ouverte pour aérer, faire
sécher ses murs et permettre aux odeurs de peinture
de s'échapper. - "Vous venez
d'emménager ?" - "Oui, il me
semble." Qui était cette
fille à peine pubère qui rentrait chez lui
comme cela, et qui posait des questions aux réponses
évidentes ? - "Moi j'habite ici
depuis toujours, là au deuxième", dit-elle en
montrant vaguement du doigt la direction de son appartement.
Puis, elle tourna autour de la pièce inspectant avec
attention les travaux de peinture. - "Je m'appelle Tara,
comme le domaine dans Autant en emporte le vent, et vous
?" L'homme ne
répondit pas, mais Tara ne s'en n'offusqua
pas. - "C'est bien ici.
Vous verrez, ça fait un peu bizarre pour ceux qui ne
connaissent pas, mais on s'y fait très
bien." L'homme la regarda,
hochant la tête alternativement de son visage à
ses seins. Ces derniers, petits, étaient tout
pointus, et attiraient immanquablement l'attention. Cela ne
dura pas longtemps, sans un mot, Tara décida de
repartir d'où elle était venue, par la
coursive. Les coursives sont
l'une des particularités de cet immeuble du haut
Manhattan. Son architecte, Carl Van Zoop avait manqué
périr dans l'incendie de l'hôtel Wildshire en
1913. Il s'en tira avec des brûlures au second
degré sur les deux bras et ne put s'en servir durant
plusieurs mois. Il connut les désagréables
inconvénients qui ne manquent pas d'arriver à
de tels handicapés. Il en fut si marqué qu'il
révisa les plans de l'immeuble qu'il était en
train de construire sur la 250e rue. Il rajouta, à
chaque étage, de larges coursives de
sécurité en acier. Celles-ci tournent
tout autour de la cour intérieure donnant sur quatre
escaliers de service, un de chaque côté de cet
immeuble rectangulaire. Dans les premiers temps, les
coursives avaient donné à l'ensemble un aspect
proche de celui d'une prison. Rapidement, les
locataires s'étaient approprié la partie
longeant leur appartement pour en faire une annexe. Ils
détournaient ainsi l'usage premier qui avait
été attribué à ces immenses
couloirs. Pour marquer leur territoire, ils avaient peint
les rambardes, les murs et souvent même le sol et le
plafond selon leur propre goût. Ils avaient aussi
profité de l'aubaine de ces mètres
carrés supplémentaires pour y installer un
salon d'été, une resserre, un garage à
vélo ou des plantes vertes qui bordaient leur
territoire. Les pompiers avaient
exigé à de nombreuses reprises et sans aucun
résultat, l'élimination de tous objets
encombrants, intransportables ou potentiellement
inflammables. Ils avaient au moins réussi à
obtenir que chacun laisse un passage pour la libre
circulation dans les cas de danger immédiat. A cette
occasion, un contrat moral s'était fait entre
locataires. Il laissait à tous le libre chemin, pour
rendre visite à un voisin, pour rejoindre un escalier
ou pour descendre dans la cour. Aujourd'hui, cette jungle
d'objets et leurs couleurs diverses, souvent vives, donnent
à cette cour un effet de patchwork saisissant.
Beaucoup de magazines étaient venus faire des
reportages et avaient donné à ses habitants un
fugace sentiment de
célébrité. La cour avait
été l'objet d'une autre heure de gloire de
l'immeuble. Un photographe, Eduardo Celani, était
tombé amoureux de l'immeuble alors qu'il faisait un
reportage sur ce dernier. Il avait surtout
apprécié la convivialité de ses
habitants, à majorité d'origine italienne et
modeste comme lui. Eduardo Celani avait loué un
appartement ici peu après. Il s'était rendu
célèbre au début des années 50
en photographiant dans cette cour trois cercles qu'un
instant miraculeux avait créé. Le premier
était celui tout simple d'enfants de deux à
cinq ans faisant une farandole. Le second était le
déjà fameux cercle des anciens. Assis sur leur
chaise pliante, ils prenaient le soleil en commentant les
dernières nouvelles. Le troisième cercle,
donnait à la photo toute sa magie. Il était
constitué de chats qui sommeillaient paresseusement
les uns près des autres. À peu près de
diamètre identique et espacés d'un même
nombre de mètres, ces cercles avaient permis au
photographe de se faire un nom en vendant cette photo sous
forme de carte postale. Elle continue encore aujourd'hui
à se vendre. Eduardo Celani était devenu le
photographe attitré de l'immeuble. Plusieurs de ces
livres "tranches de vie" avaient connu un joli succès
et se collectionnaient. De nos jours, il essayait de
ressaisir un nouvel instant enchanteur qui tardait à
venir. Il faisait lui-même parti du conseil des vieux
et avait naturellement sa place dans le cercle des
anciens. Le lendemain Tara
entra de nouveau dans le studio, profitant que la porte fut
ouverte pour faire courant d'air. - "La cour est un peu
bruyante après l'école parce qu'on y joue,
mais ça ne dure pas trop longtemps parce qu'on mange
tôt". Le jeune homme finit
de donner un coup de vis à la bibliothèque
qu'il montait avant de se retourner vers la jeune fille.
Celle-ci avait déjà disparu. Sa voix
enjouée avait rempli le studio de bonne humeur. Ce
départ soudain lui laissa une impression de vide, son
studio en devenait un peu sinistre. Il parcouru la
pièce en trois pas, jeta un coup d'il de chaque
côté de la coursive, puis élargit son
regard sur l'ensemble des coursives situées en face
et de côté. Il n'eut pas le moindre
résultat. La fillette avait bien disparu. Il porta un
dernier regard sur la cour. Elle n'y était pas. Seuls
quelques vieux faisaient la causette sur des pliants
fatigués, et profitaient des rayons du soleil de
l'après-midi. Cette cour
était bien le square que Tara avait
présenté. Elle était
défoncée, des herbes folles poussaient ici et
là, continuant leur travail de sape de ce qui
était autrefois une chape de plaques de
béton. Le jeune homme
recommença à serrer ses vis. Sa
bibliothèque était blanche, comme la peinture
des murs pour contrebalancer l'aspect sombre du studio
situé au premier étage. Pas une raie de
lumière ne venait l'éclairer. Les coursives
assombrissaient les appartements, mais elles offraient
l'avantage de les rendre plus frais en été.
Bien des familles peu fortunées économisaient
ainsi des frais de climatisation. En contrepartie, les
fenêtres et portes laissées ouvertes laissaient
continuellement entendre un brouhaha de conversations venant
de tous côtés. - "Vous avez vu, on
entend tout ici." Tara, qui devait
s'ennuyer, était revenue quelques minutes
après avoir disparue. Sa présence redonnait
instantanément vie au studio encore vide. - "Tu n'es pas
à l'école ?" - "A l'école ?"
Elle prit un air renfrogné, "mais je ne vais plus
à l'école depuis longtemps, je suis au
collège maintenant." - "Et tu ne vas pas au
collège ?" - "Non, je suis
malade, j'irais peut-être à la prochaine
rentrée." Le jeune homme se
garda bien de demander à la fillette ce qui pouvait
l'éloigner de sa scolarité pendant si
longtemps alors qu'elle semblait en pleine forme. - "Et vous, pourquoi
avez-vous déménagé ici ?" - "Parce que je
travaille à New York maintenant et qu'il faut bien
que j'habite quelque part." - Vous faites quoi
comme travail ?" L'homme hésita
un instant et lui répondit : - "Tu es trop
curieuse" -"Ah bon ?" Sans se
démonter elle continua son interrogatoire
: - "Et d'où
venez-vous ?" - "Là encore,
tu es trop curieuse" lui dit l'homme dans un sourire en lui
passant le doigt sur le bout du nez. Tara parut
déçue. - "Vous savez tout se
sait ici, c'est comme ça qu'on vit dans l'immeuble,
si vous voulez qu'on vous parle, il faut parler
aussi." - "Mais je n'ai pas la
moindre intention de parler à qui que ce soit ici. Je
veux me contenter de vivre dans mon studio, c'est
tout". - "Ah bon ?" fit de
nouveau la fillette. "Vous allez être tout seul
alors." - "Oui tout seul,
c'est comme ça que je vois les choses". Vexée Tara
pensa quitter le studio sans rien dire, mais la
curiosité l'empêcha de mettre son idée
à exécution. - "Je peux vous
appeler Alex ?" Ce fut au tour du
jeune homme de prendre un air vexé. - "Comment connais-tu
mon nom ?" - "C'est facile, je
l'ai demandé au concierge". - "Vous appartenez
à la famille Rockfeller ?" - "Non, et maintenant
cesse tes questions stupides". - "Alors pourquoi vous
vous appelez Alexander Rockfeller ?" - "Je n'ai pas choisi
mon nom, c'est tout, allez ouste, dehors
maintenant". Les paroles
étaient si peu convaincantes que Tara décida
de rester. - "Je
préfère vous appeler Alex. J'avais un poisson
rouge qui s'appelait Alex". A la vue de la mine
irritée d'Alexander, elle ajouta. "Je l'aimais
beaucoup vous savez." Tara s'accroupit au
milieu de la pièce et regarda Alexander, sans mot
dire pendant qu'il finissait de placer les planches de sa
bibliothèque. Dix minutes de silence passèrent
lorsque la jeune fille se leva. - "Vous savez en
montant sur le toit de l'immeuble, on peut voir les
Cloîtres. On les voit bien même. C'est
autorisé, je peux vous les montrer si vous
voulez." - "Non merci, je crois
que je vais finir ce travail." ------------------------------------------------------------------------ Deux mois
passèrent. La fillette n'avait pas renoncé
à s'intéresser à Alexander. Elle ne se
gêna pas pour passer devant chez lui plusieurs fois
par jour, et si par chance la porte était ouverte,
elle entrait dans le studio bien qu'elle n'y fut jamais
invitée. Alexander qui s'attachait à Tara
laissait opportunément la porte
entrouverte. Tara avait
été déçue par le maigre mobilier
qu'Alexander avait installé. Un canapé servait
de lit, un tapis persan recouvrait en grande partie le
parquet. Sur le côté, il avait placé un
petit bureau en bois simple avec trois tiroirs toujours
fermés à clé. Un crucifix placé
au-dessus représentait la seule décoration
murale de la pièce. Toutefois au long du couloir qui
desservait à la fois l'entrée, la salle de
bain, la cuisine et la pièce principale, Alexander
avait placé une grande bibliothèque qu'il
remplissait de livres de poche neuf. La question de Tara
sur l'emploi d'Alexander était restée sans
réponse. Manifestement il ne travaillait pas. Il
quittait son appartement à des heures
irrégulières et ne restait jamais longtemps
absent. Il passait la majeure partie de son temps à
lire des ouvrages de poche qui s'accumulaient au fur et
à mesure de ses lectures. Solitaire et curieuse, Tara
s'attachait aux mêmes lectures. Elle venait souvent
passer quelques heures à lire en compagnie
d'Alexander, lui allongé sur son canapé-lit,
elle sur le tapis conservé impeccablement propre.
Plus le temps passait plus leurs goûts se faisaient
communs. Une complicité muette commençait
à naître entre eux deux. Ils avaient besoin de
solitude et de silence aussi bien qu'ils avaient besoin de
se retrouver l'un l'autre. De son côté Tara
commençait aussi à être en âge de
séduire. D'importants travaux
de terrassement commencèrent à perturber la
vie calme de la communauté. Juste en face du studio
d'Alexander, au rez-de-chaussée, une excavatrice
s'attaquait au sol de la cour. Un propriétaire avait
eu l'idée de racheter un local inutilisé des
caves pour le transformer en appartement. L'excavatrice
creusait un large trou pour l'installation d'un vasistas
qui, prenant partie à moitié sur le mur du rez
de chaussée, moitié sur la cour, offrait par
sa position à 45° une large ouverture sur la
lumière naturelle. Tara
s'intéressait beaucoup à ces travaux qui
apportaient un peu d'animation. Un soir, vers la fin de ces
derniers, alors que la nuit était tombée et
que les ouvriers terminaient rapidement de peindre les murs
en blanc. Elle fit à Alexander la remarque : "Si vous
voulez tout connaître de la vie du nouveau locataire,
vous n'aurez aucun mal à l'espionner, caché
derrière quelques plantes vertes. - "Je n'ai pas de
plantes vertes" fit-il remarquer laconiquement. - "Achetez-en, ce sera
plus joli, vous êtes le seul à n'avoir rien mis
sur votre balcon." Elle hésita un instant, puis son
visage s'illumina. - "Voulez-vous que je
le repeigne ? C'est moi qui fais ça à la
maison, je sais très bien le faire ; une couche
d'antirouille, deux couches de peinture. Je le fais tous les
ans." - "Tu y tiens ?"
Alexander ne voulait, ni ne pouvait décevoir Tara.
Elle ne demandait jamais rien, si ce n'est ce désir
de lire derrière lui les livres de poche qu'il
s'achetait. - "Bien oui, j'y
tiens, ça me fera un peu d'argent de poche.
Rassurez-vous, je ne suis pas chère. J'achète
moi-même la peinture, je prends mes pinceaux et 3$,
non, 3$50 de l'heure. C'est honnête, je travaille
vite, ce n'est pas du vol." Tara se sentait
excitée par cette aventure. L'accord était
scellé, Alexander ne pouvait plus revenir en
arrière. - "Quelle couleur
voulez-vous ? Moi je trouve que rouge pompier, c'est
terrible ? Ou peut-être bleu des mers du sud,
ça c'est sympa." Alexander fit une
grimace. - "Tu n'as rien de
plus discret ?" - "Si, vert
sapin." - "Top là pour
vert sapin". Avant même
qu'Alexander lui donne le moindre cent, Tara s'était
mise à l'ouvrage. Alexander fut
réveillé le lendemain matin par des
crissements derrière sa porte-fenêtre.
Lorsqu'il ouvrit les rideaux, il vit Tara lavant à
grandes eaux son balcon. À côté d'elle
un petit pot d'antirouille et un grand pot de peinture vert
sapin attendaient d'être ouverts. - "J'ai dit à
M. Batila que vous le réglerez. Il a la droguerie sur
l'avenue. Il habite là." Elle désigna
vaguement une partie éloignée de l'immeuble.
Le regard d'Alexander ne suivit pas son doigt. - "J'irai le
régler aujourd'hui." - "Vous avez l'argent
?" s'inquiéta-t-elle. - "Cette question, je
suis un Rockfeller, ne l'oublie pas." De connivence, ils se
sourirent. Alexander partit
immédiatement après régler la note de
Tara. Il ne supportait aucune dette. M. Batila l'accueillit
avec un large sourire. Personnage jovial et extraverti, il
n'aimait rien moins que de discuter longuement avec sa
clientèle. Sa bonhomie lui valait les confidences de
tous, et il les retransmettait immédiatement au
client suivant, sans que cela ne gène qui que ce
soit. L'immeuble ne formait qu'une seule et grande famille,
chaque locataire partageait bon gré mal gré sa
part de joie et de misère avec tous les autres.
Alexander apprit pèle mêle la vie de tous et de
chacun. Il n'osait partir tant son interlocuteur le retenait
par son flot de paroles. La vie de gens qu'il ne connaissait
pas ne le concernait que très peu. Toutefois, une
information l'intéressa particulièrement. Il
apprit que le nouveau locataire du sous-sol serait une
noire, une veuve d'une cinquantaine d'années dont on
ne savait rien de plus. La communauté était
très embarrassée ; pas de racisme chez les
italiens de New York, c'était l'un des enseignements
de base de la morale de cette forte minorité de la
ville. Mais tout de même, accueillir pour la
première fois dans l'immeuble une femme noire, cela
révolutionnait les mentalités. Alexander
comprit que, fort heureusement, le fait qu'elle ait à
habiter à moitié enterrée dans un
ancien local des caves remettait quelque peu les choses
à leur place. Si elle ne devait s'attendre à
aucune entraide de qui que ce soit, elle n'aurait pas
à souffrir non plus d'un quelconque rejet. L'idée d'avoir
une noire pour voisine plut à Alexander. De retour,
il donna deux billets de 100$ à Tara pour qu'elle
achète et fasse livrer un rideau d'arbustes à
plaquer contre la rambarde. Tara, qui finissait de peindre,
pensa qu'il était content de son travail et qu'il
désirait lui laisser la chance de terminer
l'embellissement du balcon. La nouvelle locataire
emménagea le week-end suivant. Alex avait
installé une chaise dehors et se mit
discrètement à la regarder vivre. Du premier
étage, il était le mieux placé pour
découvrir à travers le vasistas la quasi
totalité du minuscule studio dans lequel elle vivait.
Le coin cuisine était installé juste sous la
fenêtre. Derrière, une sorte de lit de camp
était adossé à la vitre d'une douche
bon marché. Hormis une chaise de cuisine et une
bibliothèque ajourée en bois blanc qui servait
de placard, il n'y avait aucun meuble. Le sol en
béton peint en bleu marine restait nu. Cette femme
noire était pauvre. Il en eut la preuve si besoin en
était lorsqu'une annonce lui fut distribué
dans sa boîte aux lettres : "Urgent, femme de
ménage, nouvellement installée dans votre
immeuble, cherche tous types de travaux, ménage,
garde d'enfant, promenade de chien, courses, cuisine,
couture, prix très attractifs." Le mot était
suivit de son nom, Mme Élisabeth Palmer, et de son
numéro de téléphone. Le carton
était un original écrit à la main, sans
doute cent fois répété. La grande
distinction de l'écriture dénotait par rapport
au contenu du message. Alexander s'en était
déjà étonné, car il en allait de
même pour son maintien et la qualité des
vêtements qu'elle portait, tels qu'il pouvait les voir
de sa cachette. Lors des premiers jours de son installation
alors qu'elle restait inoccupée, elle se servait le
thé à cinq heures précises et dans
l'intimité de sa demeure, ses gestes étaient
les mêmes que si elles recevaient la fine fleur des
dames d'une ville de province. Alexander aima tout de suite
cette femme, elle avait une histoire. Élisabeth
Palmer trouva du travail. Non pas des heures de
ménage, mais un travail régulier. Elle
quittait son appartement à sept heures du matin pour
ne réapparaître que vers les onze heures du
soir passées. Alexander, piqué de
curiosité, la suivit un matin alors qu'il faisait
encore nuit. Elle prit le métro direction downtown,
s'arrêta 125e rue au cur d'Harlem, et
s'engouffra dans un restaurant de quartier d'où elle
disparu derrière la porte du fond. Alexander
rejoignit la petite rue parallèle en arrière
du restaurant et la vit laver la vaisselle le plus
consciencieusement possible. Il ne put rester la regarder
car un groupe de noirs s'était arrêté et
le fixait des yeux. Si, au fil des jours,
le standing de Mme Palmer s'améliorait, sa
santé prenait le chemin inverse. Le lit de camp
disparu pour laisser la place à un canapé lit
plus confortable et le jeudi, jour de congé de Mme
Palmer, devenaient l'occasion pour elle de rester
allongée le plus souvent possible. Elle
commençait à boiter et chaque pas lui
arrachait une grimace. La situation empirait chaque semaine,
bientôt Mme Palmer dut se résoudre à
prendre un taxi pour aller travailler. Tara connaissait
l'intérêt d'Alexander pour Mme Palmer. Elle
n'en fut pas jalouse, cette dernière, absente toute
la journée, ne lui faisait pas d'ombre. Tara savait
qu'elle commençait à éveiller en
Alexander un attrait sentimental et physique, elle en
jouait, car elle était heureuse de plaire. Jamais
Alexander ne la touchait et pourtant Tara y pensait. Elle
n'avait que treize ans, lui, à la trentaine
passée, lui paraissait déjà vieux, mais
sécurisant par le calme dont il ne se
départait jamais. Tara devenait pourtant
infidèle, Eduardo Celani, avait enfin accepté
de lui enseigner l'art de la photographie. Il la trouvait
jeune, mais suffisamment mûre pour retenir les
règles difficiles de la technique et posséder
un embryon de jugement esthétique. Le champ d'action
de Tara était aussi vaste que l'immeuble.
Bientôt, elle montra ses réalisations à
Alexander. Il paraissait heureux de les voir, mais ne lui
dit jamais ce qu'il en pensait. Tara qui avait par dessus
tout peur de son jugement l'en remercia sans mot dire. Un
jour, Alexander remit à Tara un billet de $50 avec
ses seuls mots. - "Celle-là,
fais m'en un agrandissement, je le mettrai là."
Il désigna un
emplacement sur l'un des murs, non loin du crucifix, auquel
la photo ôterait le titre de seul objet de
décoration. Tara regarda sa photo et sourit. Elle
avait été prise un jeudi après-midi
à cinq heures du balcon d'Alexander. Grâce au
zoom, elle pénétrait totalement l'appartement
d'Élisabeth Palmer et la montrait assise sur la table
de la cuisine, face au vasistas, buvant dignement son
thé. Sur la table, une coupelle contenait trois
petits cookies qu'elle avait confectionné
elle-même. Tara fit si bien les
choses qu'elle apporta la photo choisie par Alexander dans
un cadre bordé par un cadre métallique vert
sapin. La photo, plus grande encore qu'il ne l'avait
pensé, était protégée par un
verre antireflet. Alexander eut soudain peur que les 50$
n'aient pas suffit à payer le tout et glissa la
même somme dans la main de Tara qui ne dit rien. Pour
la première fois, Alexander lui parut
heureux. - "Regarde Tara,
l'expression de Mme Palmer, elle nous raconte toute sa vie.
Son visage respire un sentiment de noblesse mais de
lassitude aussi. Son regard rêveur mais froid parait
lui rappeler un passé heureux à jamais enfui.
Quelle est son histoire ? - "Demandez à
M. Batila." Alexander regarda Tara
d'un air réprobateur. Elle ôtait toute la
poésie de sa quête. Elle s'en aperçut et
le comprit mais ne put s'empêcher de
continuer. - "Il lui a fait faire
des brownies une fois. Il m'en a donné un, ils
étaient délicieux. Je crois que ça a
été la seule fois où quelqu'un d'ici
lui a donné du travail. Mais c'est par son
propriétaire qu'il en a appris le plus." Tara s'arrêta
là, elle savait qu'Alexander mourait d'envie de
savoir l'origine de la déchéance de Mme
Palmer, puisqu'il était persuadé qu'il en
était ainsi. Mais sa quête exigeait du temps et
il trouvait trivial qu'une jeune demoiselle lui
déballe tout d'un seul coup alors qu'il avait mis des
mois à tenter de reconstituer un passé
à partir d'indices à peine suffisants pour un
Sherlock Holmes. ------------------------------------------------------------------------ Les semaines
passèrent, la santé de Mme Palmer
déclinait inexorablement. Tara continuait à
suivre de l'appareil prêté par Eduardo Celani
les marques de sa déchéance. Elle prenait
toujours ses photos de chez Alexander sans que jamais ce
dernier ne pu la surprendre. Tara menait un véritable
reportage pour Alexander. Il ne le lui avait jamais
demandé quoi que ce soit, mais ses contributions
généreuses aux frais photographiques de Tara
était un signe indiscutable. Alexander ne se
réfugiait plus derrière la haie d'arbustes
qu'il s'était confectionné, et ne voyait Mme
Palmer qu'à travers les photos de Tara. Tara jouait à
la journaliste dans le seul but de plaire à celui
qu'elle appelait en elle-même son homme. Elle
n'essayait jamais de se prendre elle-même en photo de
peur de sa réaction. Depuis qu'ils se connaissaient,
ils ne se parlaient que très rarement, et elle en
était persuadée, les choses étaient
mieux ainsi. Un jour de printemps quelqu'un sonna pour la
première fois à le porte d'Alexander. Celui-ci
ouvrit la porte pour découvrir Eduardo Celani tenant
dans ses mains une enveloppe de papier kraft. Alexander
s'inquiéta immédiatement. - "Je peux vous parler
un instant ?" - "Entrez
!" Le vieil Eduardo
s'assit sur une chaise et sortit délicatement trois
photos. Elles étaient les dernières prises par
Tara. Mme Palmer était pour la première fois
prise allongée dans son lit, les draps
inhabituellement très froissés. - "Mme Palmer va mal,
elle avait une sciatique, maintenant c'est son dos qui la
fait souffrir le martyre. Elle peut à peine se
lever." Alexander regarda
Eduardo Celani droit dans les yeux. Son regard jetait des
éclairs. - "Ce n'est pas de Mme
Palmer dont vous voulez des nouvelles n'est-ce pas ? Tara
est à l'hôpital, elle a fait une grave rechute.
Tout le monde ici, à part vous, est au courant de son
état. Elle a le cur fragile, il faudrait
l'assister. Ses parents ont toujours été trop
pris par leur misère pour s'occuper d'elle. La petite
va mourir, regardez ce cahier." Alexander se saisit
fébrilement du vieux cahier qu'on lui
présentait, il comportait une liste de noms dont
chacun était suivi d'une somme. La plus petite
était de 50$, la plus grosse de 2000$. - "Voici les promesses
de dons que j'ai reçu des gens de l'immeuble pour
sauver la petite, tout additionné ça ne
représente pas le dixième du prix de
l'opération, c'est à peine une journée
d'hospitalisation de la clinique où elle devrait se
trouver actuellement." - "Où peut-on
la voir ?" - "Oh, elle va rentrer
demain, mais elle n'en a plus que pour deux ou trois mois
selon les médecins, sa santé se
détériore." Eduardo Celani se
releva et jetant un coup d'il aux photos : - "Celle-là
aussi à besoin d'aide, mais les gens gardent leur
argent pour Tara, même s'ils savent qu'il y a peu de
chances pour qu'il aient à s'en servir. Voyez ce que
vous pouvez faire." Le vieil Eduardo
Celani se leva et se dirigea vers la porte. - "On m'a dit que vous
vous appeliez Rockfeller. Il y a peu de chances que vous
soyez de la famille vu votre studio, mais vous êtes un
homme étrange et qui sait, vous pouvez
peut-être faire plus pour Tara que nous tous
réunit." Le lendemain Alexander
passa la journée à scruter l'appartement
où habitait Tara. Peu avant le coucher du soleil,
elle apparut sur son balcon et regarda de son
côté. Elle lui fit un grand sourire, celui-ci
était forcé. Elle arrivait à peine
à tenir debout et la blancheur de son visage
était inquiétante. Pour la première
fois, Alexander dépassa son territoire, il franchit
tous les obstacles qui se trouvaient sur son passage, pris
l'escalier et monta jusque chez Tara. Celle-ci se tenait
difficilement à la rambarde étonnée du
geste d'Alexander. En un instant, il se trouva devant
elle. - "Dis à ta
mère que je t'emmène chez moi." Tara jeta un coup
d'il chez elle d'un air de dire que c'était
inutile et que l'on ne s'occuperait pas plus d'elle
actuellement que l'on ne l'avait jamais fait
jusqu'ici. Tara partagea une
semaine le lit d'Alexander. Il eut bien essayé de
dormir par terre, ou dans la baignoire. Mais les deux se
mirent vite d'accord du ridicule de la situation. Dans son
état de faiblesse généralisé, le
quand dira-t-on des méchantes langues aurait
été incapable de médire. Alexander
s'absenta dans cette période beaucoup plus qu'il ne
l'avait jamais fait. Il n'en parla jamais à Tara,
mais elle devina qu'il avait un besoin impérieux de
régler quelques affaires. Un jour alors qu'il
était absent, on sonna à la porte. Tara aurait
pu se lever mais elle n'osa pas répondre. L'on sonna
encore à la porte, une minute s'écoula
lorsqu'on décida à glisser une enveloppe sous
la porte. Tara prise de curiosité se traîna
jusque-là. Sur enveloppe était imprimé
en haut à gauche Cabinet Woodword and Nash, officiers
de justice. Au centre de l'enveloppe, une écriture
manuscrite reprenait le nom de son destinataire : Alexander
Rockfeller. Le rabat était juste plaqué
à l'intérieur. Tara pouvait en lire le contenu
sans qu'Alexander ne s'en aperçoive. La tentation
était trop forte, de ses doigts devenus diaphanes,
elle en retira le contenu qu'elle lue d'une seule traite
: "Monsieur, Suite à notre
dernière entrevue nous avons bien pris connaissance
de votre volonté d'obtenir dans les meilleurs
délais un montant de $100.000 pris sur votre fortune
personnelle. A notre grand regret
et sur décision de justice, il ne nous est impossible
d'accéder à votre demande, même au titre
d'une vie à sauver en reprenant les termes de votre
déclaration. Il nous est toutefois possible
d'augmenter votre dotation mensuelle dans la limite de 20%
et de la monter ainsi à $1.200. Nous ne pouvons que
vous demandez d'attendre le prochain jugement de cour qui
statuera sur votre capacité à gérer
votre fortune au mois de mars 19" Deux ans, tel
était le temps qu'il fallait à Alexander
à attendre pour obtenir de l'argent. Tara qui ne
comprenait pas toute la teneur de ce courrier sut tout de
suite qu'Alexander essayait bien de trouver de l'argent pour
elle mais qu'il venait d'obtenir un refus. Elle referma
soigneusement l'enveloppe. Alexander devenait
nerveux. Il y avait tant d'argent près de lui et qui
lui appartenait, et il ne pouvait pas user. Lorsqu'il lu la
lettre, il hocha simplement la tête, il s'attendait
à une telle réponse. Comment obtenir
rapidement de l'argent ? Alexander ne trouvait aucune
solution. La santé de
Tara s'améliorait au fil des jours, elle reprit des
couleurs et suffisamment de force pour retourner vivre chez
elle. Elle le préférait ainsi, c'était
chez elle, et qu'elle y habita était dans l'ordre des
choses. Tara
récupérait, pour se changer les idées,
il se remit à regarder à travers
l'épais feuillage de ses arbustes. Ce qu'il y vit ne
l'incita pas à l'optimisme. Mme Palmer était
devenue l'ombre d'elle-même, maigre, le teint gris,
passant la majeure partie de son temps alité. Elle ne
se nourrissait plus que d'un peu de pain et de
légumes en tel état de décomposition
qu'elle devait sûrement faire les fins de
marché pour les récupérer. Plusieurs
fois il pensa à l'aider à subvenir à
ses besoins. Il avait au moins les moyens de cela. Le jour
où il se résolu à frapper à sa
porte, il y vit un arrêt d'expulsion affiché.
Il renonça à sa démarche, il pouvait la
nourrir, pas payer son loyer. Mme Palmer, le temps que la
justice statue sur son sort n'en avait plus que pour
quelques semaines. Il se résolut à aller aux
nouvelles et voir M. Batila. - "De la peinture
couleur vert sapin ? Pour l'intérieur ou
l'extérieur ? Ce n'est pas pour votre coursive, je
suis allé voir, Tara a fait du bon travail. Vous
n'allez tout de même pas peindre vos murs en vert
sapin. C'est pour votre couloir ?" Encore une fois M.
Batila se montrait volubile. Alexander en profita pour
trouver une réponse satisfaisante. - "Non, c'est pour les
plinthes, elles se salissent vite. Je veux un rappel de
couleur, c'est mieux je crois." M. Batila
n'était pas dupe, il prit un petit pot de peinture et
engagea la conversation sur Mme Palmer. - "Comment va votre
nouvelle voisine ? Je crois que vous êtes le mieux
placé pour nous tenir au courant. J'ai vu les photos
de Tara, elle ne va pas très fort." Sans
s'arrêter et sans qu'Alexander eut à lui poser
la moindre question, M. Batila lui donna toutes les
informations qu'il souhaitait savoir. - "C'est une bien
triste histoire que celle de Mme Palmer. Fille unique d'une
famille de grand bourgeois du Michigan, elle a placé
toute sa fortune dans la société de son mari,
une importante fabrique de meubles. Vous savez grâce
à cette loi qui oblige le gouvernement à
s'approvisionner en partie auprès de
sociétés appartenant à des noirs.
L'affaire était tellement rentable qu'il y a deux
ans, Les Palmer ont investit beaucoup d'argent dans la
construction d'une nouvelle unité de production. Ils
se sont beaucoup endettés. Et là ce fut la
catastrophe : M. Palmer mourut subitement dans un accident
de voiture, et le gouvernement atteint par la
récession cessa la plus grande part de ses commandes.
Mme Palmer essaya de diriger l'entreprise, ces plans
d'action se révélèrent catastrophiques.
Les banques prirent peur et exigèrent le
remboursement. En deux ans, la société perdit
toute sa valeur. Mme Palmer était ruinée. Elle
dut vendre tous ses biens et je crois qu'elle n'a pas finit
de payer ses dettes." Alexander repartit
avec son pot de peinture. Son esprit allait de Tara à
Mme Palmer, et de Mme Palmer à Tara. Comment
résoudre cette conjonction de malheur et de
misère. Une idée terrible lui vint à
l'esprit. Une solution se dessinait. Sans doute y avait-il
moyen de résoudre les deux problèmes à
la fois. Alexander attendit calmement que Tara vienne le
rejoindre chez lui. - "Demain, à
l'heure du thé, je vais aller rendre visite à
Mme Palmer, je veux que de chez moi tu nous prennes en
photo, tous les deux. Je veux un reportage, tu dois prendre
le plus de photo possible au moment où je te ferais
un signe, c'est d'accord ?" Tara s'étonna
légèrement de cette visite à Mme
Palmer, mais un billet de 100$ tendu par Alexander lui
changea rapidement les idées. Le lendemain à
5 heures de l'après-midi, Alexander frappa à
la porte de Mme Palmer. Tara fut témoin de
l'étonnement de celle-ci et de la lente douloureuse
façon dont elle se leva pour aller ouvrir la porte.
Bientôt, elle put les voir tous les deux discutant,
Alexander installant Mme Palmer à la table de la
cuisine, puis s'occupant de préparer le thé.
Au téléobjectif, Tara ne manquait rien d'une
conversation qui semblait s'animer. Alexander paressait
joyeux et sa bonne humeur semblait se communiquer à
Mme Palmer qui avait bien besoin d'un soutien moral. Pas une
seule fois pendant toute la durée du thé
Alexander ne regarda dans la direction de Tara qui attendait
patiemment le signal. Ce fut après
une heure de discussion que soudain Alexander fit signe
à Tara qui était prête à prendre
des photos en rafale. Elle sentit soudain le moment venu.
L'action se passa si rapidement que Tara trop occupée
à mitrailler les deux personnages eut du mal à
prendre conscience du drame qui venait de se
dérouler. Les images de ce qu'elle avait vu
commencèrent à se préciser dans les
secondes qui suivirent. Horrifiée Tara se
réfugia dans le studio d'Alexander, elle
découvrit sur le canapé une lettre à
son nom qu'elle ouvrit saisie d'un automatisme. La note
exigeait que Clara prenne un taxi le plus rapidement
possible déposer la pellicule au New York Times. Une
petite enveloppe qui l'accompagnait était
destinée au Rédacteur en Chef. Tara obéit sans
réfléchir. Au même moment, Alexander
appelait la police de chez Mme Palmer. Le lendemain
paraissait en première page une des photos de Tara
montrant Alexander brandissant un revolver sur Mme Palmer.
La titrait : Alexander Rockfeller, le second fils de John, a
tué une femme noire habitant son immeuble. L'article
indiquait : Drame de la folie, Alexander qui a passé
des années dans un hôpital psychiatrique
semblait guéri. Il était sorti, il y a six
mois pour s'installer dans un immeuble d'un quartier modeste
de Manhattan. Bien que discret, il avait inspiré la
sympathie des colocataires de son immeuble jusqu'au drame
d'hier. La raison de son acte démentiel était
d'attirer l'attention sur une jeune fille de son immeuble
qui souffrant d'un grave problème cardiaque
était condamnée à une mort certaine
faute de pouvoir s'offrir l'opération chirurgicale
nécessaire à son état de santé.
Alexander Rockfeller bien qu'immensément riche n'a
pas la jouissance de sa fortune depuis une quinzaine
d'années. Cette dernière est
gérée par ordre de justice par un cabinet
d'avocat qui lui verse la modeste pension de 1 000$ par
mois. On se souvient des millions dépensés
chaque soir dans différents casinos, par Alexander
Rockfeller au moment de son héritage. La jeune demoiselle,
protégée d'Alexander Rockfeller, n'est autre
que le photographe de la scène du meurtre. Celle-ci
entendue par la police n'est pas
inquiétée." Le New York Times se
sentit l'obligation de s'occuper de Tara, L'affaire
Alexander Rockfeller, dont il reçu en
exclusivité les photos, fut durant des mois
l'occasion d'une progression exceptionnelle de son tirage.
Lors du procès, les seules paroles qu'on entendit
d'Alexander Rockfeller furent : "Je suis innocent, comment
peut-on tuer une personne qui est déjà
morte." ©
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