Jimmy Sabater

« Reality Show »

 ai toujours rêvé de faire de la télévision. J'adorais les émission littéraires de Bernard Pivot, Bernard Rapp, Patrick Poivre d'Arvor. Je citais Anne Sinclair, Claire Chazal ou Daniela Lambrosio comme des exemples de réussites médiatiques.
C'était bien avant Loft Story ou Popstar. A une époque où on invitait les gens pour leur savoir ou leurs talents, sans leur demander de traverser toutes sortes d'épreuves avant de leur offrir notre admiration.
Moi, je travaillais dans un médiocre journal local. J'y étais entrée comme pigiste et puis, j'avais fini par m'y faire une place de journaliste.
Bien sûr, je n'y faisais rien de glorieux. Je suivais les faits divers, les spectacles et parfois, on m'offrait l'ultime privilège de me répandre dans les deux colonnes juridiques.
Ça n'était pas bien passionnant. Le journal, dans un maniaque soucis de neutralité lâche, coupait le moindre commentaire, la plus petite prise d'opinion, afin de ne pas réveiller un lectorat trop engoncé dans un quotidien immuable.
Après dix ans d'une hypocrisie journalistique sans faille et d'articles soporifiques au possible, je fus promue rédactrice en chef de ce journal que je trouvais plus insipide à mesure que le temps passait.
Très vite, je réalisai qu'un grand nombre de notables suivait mon travail d'un œil concerné.
Ainsi, après la publication d'un article élogieux sur une grande entreprise, je recevais un panier garni de mets et de vins fins ou une enveloppe de bons d'achats. Lorsque la mairie voulait flatter mes ouvrages, elle me faisait porter des bouquets dignes de cérémonies de mariages.
J'ai alors découvert tous les liens qu'avaient tissés mes prédécesseurs avec les élus, les riches, les influents et l'intelligencia de ma petite ville.
Ce système permettait à chacun d'obtenir toutes sortes de gratifications contre de menus services.
Lorsque l'argent de la mairie disparaissait dans de mystérieux travaux fantômes, ou qu'une grande entreprise licenciait massivement en engrangeant des bénéfices faramineux, nous fermions les yeux.
Mon écœurement grandit à mesure que les affaires étaient mises sous silence. Nous dépeignions ce notaire accusé de pédophilie comme d'un homme humilié, abusé et victimes de calomnies odieuses. Cette maison de retraite n'avait pas été construite de manière vétuste, mais c'est le terrain meuble qui avait causé la mort de trois vieillards innocents. Cette jeune fille qui accusait son employeur de licenciement abusif, n'en était pas à son premier méfait, elle traînait tout le monde en justice.
Le plus répugnant fut sans doute de constater la naïveté du lectorat de notre torchon en qui il conférait une confiance aveugle. Le courrier s'amoncelait pour nous féliciter d'apporter la lumière sur ces litiges. Chacun était loin d'imaginer que nous faisions preuve d'imagination débordante pour sortir tous ces notables d'embarras.
Oui, j'ai profité de ce système, oui, je me suis offert une maison, grâce à ces cadeaux. Mais que pouvais-je changer en ce système immuable qui aurait continué que je le veuille ou non ?
Parallèlement à ma vie professionnelle de plus en plus édifiante, j'ai rencontré David, un architecte talentueux, dont la seule ambition était de construire une famille aimante et passer le plus de temps avec elle.
J'ai vécu les plus belles années de ma vie avec lui, même si, stérile, je n'ai jamais pu lui offrir les enfants dont il rêvait tant.
Artiste visionnaire et homme d'honneur, David n'aurait jamais pu entrer dans ce monde sournois dont je détenais la clef. Il fuyait ce milieu où on peut arriver à tout, tant que l'on offre aux personnalités ce qu'elles attendent de nous.
Je fus soumise à un cas de conscience lorsque David fût consulté quant à l'élaboration d'un centre socioculturel ultramoderne. Bien sûr, la mairie fît jouer la concurrence et lança son appel d'offre auprès de nombreux de ses confrères.
Je me doutais bien que les dés étaient joués d'avance, mais j'avais confiance dans le talent de David.
Celui-ci travailla d'arrache pied pendant près de deux mois, relayant ses autres projets au second plan pour mieux se consacrer à son œuvre.
David a proposé le projet de loin le plus beau et le plus ambitieux à un prix défiant toute concurrence. Et malgré la qualité et le niveau de tous ces ouvrages, la mairie les refusa tous en prétextant qu'aucun ne correspondait à l'esthétisme désiré. Celle-ci ne tourna vers un architecte étranger dont le devis était de cinq fois supérieur à tout ce qui avait été montré.
Si David était dépité d'avoir tant travaillé pour rien, la nouvelle fût catastrophique pour l'un de ses collègues, ruiné, qui se suicida après avoir réalisé qu'on s'était joué de lui.
Un journaliste m'annonça alors que l'heureux gagnant du concours n'était autre que le beau-fils de la femme du maire, récemment installé à Londres.
En rentrant, j'étais tellement énervée à l'idée que la corruption pouvait prendre tant d'ampleur, que je me suis installée sur mon ordinateur pour écrire un article incendiaire dénonçant les noms et les ramifications de tous ceux qui participaient à la corruption de notre petite ville.
Il était vingt-trois heures lorsque j'ai porté mon article sulfureux au journal.
Je savais que je mettais ma carrière en danger, mais je n'en pouvais plus d'être une actrice passive devant tant de médiocrité.
J'ai aussitôt donné mon papier aux maquettistes pour qu'il l'insère en couverture et en seconde page sous le titre "Pourquoi notre ville n'avance pas".
Dans la foulée, j'ai demandé à une jeune pigiste, en qui j'avais toute confiance, d'en faxer une copie aux rédactions du Monde, de Libération, du Canard Enchaîné et de TF1. Je ne voulais pas prendre le risque que l'information puisse être interceptée avant la publication de mes révélations.
Lorsque les premiers exemplaires du journal furent tirés, j'ai manqué de pleurer de joie, tellement j'étais heureuse de voir la vérité éclater au grand jour. Tous les noms apparaissaient, ainsi que les montants exacts des pots de vin versés des uns aux autres, des marchés truqués. Il n'en manquait pas un seul, du PDG du groupe de presse, des politiques aux chefs d'entreprises, des associations aux emplois fictifs, des pleines pages de presse payées par les élus au moment des élections, aux affaires de pédophilie ou de harcèlements passés sous silence.
De retour à la maison, j'étais épuisée, mais ivre de bonheur de retrouver David, dans le silence de notre maison calme, loin de tout ces scandales qui allaient éclabousser la France le lendemain.
David était moins enthousiaste que moi, mais pour la première fois depuis des années, je pus dormir sur mes deux oreilles, comme une enfant, l'esprit léger, déchargée de tous ces mensonges insupportables.
Le lendemain, en ouvrant le journal, je me suis précipité sur mon article. Mais mon sang n'a fait qu'un tour lorsqu'en voyant la première page, j'ai lu "Une ville où il fait bon vivre".
Mon article avait été supprimé à la dernière minute, remplacé par un autre, écrit la hâte, qui reprenait tous mes arguments à contre sens, invitant à la reconnaissance de ceux que j'avais cités.
Tout en bas, dans la dernière colonne, il y avait ces quelques mots :
« Catherine M., notre rédactrice en chef, est partie vers de nouveaux horizons, nous lui souhaitons bonne chance. Elle sera remplacée par Nathalie T. qui... »
J'étais beaucoup plus déçue qu'il ait réussi à intercepter mon article plutôt que par mon licenciement.
Je voulais quitter ce monde de corruption depuis un long moment, mais j'étais loin de me douter de ce qui arriverait ensuite.
De guerre lasse, j'ai contacté le journaliste d'un grand groupe de presse qui m'a signifié que, sans preuve matérielle, mon article ne serait considéré par la presse nationale que comme calomnieux.
Les mois suivants, tous les appels d'offres auxquels David a pu répondre furent déclinés. Nombre de ses fournisseurs exigèrent le règlement immédiat de ses créances et sa banque vînt même l'enjoindre à solder ses prêts.
Si je souhaite conserver l'anonymat aujourd'hui, c'est que nous avons beaucoup souffert entre les insultes téléphoniques, l'impossibilité de retrouver un emploi et les menaces de mort.
Nous vivons aujourd'hui dans les Alpes du Nord. Nos quelques économies nous ont permis d'ouvrir une modeste maison d'hôtes.
Tout ce que nous avions avant a disparu en fumée.
Aujourd'hui, lorsque je regarde des émissions telles que Loft Story, Star Academy, Koh Lanta ou Pop Star, je me dis que ceux qui m'ont manipulés trouveront toujours plus naïve que moi pour croire que l'on peut passer d'un monde à l'autre à travers l'aide d'une main tendue. Même si elle est bien plus jeune, Loana me ressemble beaucoup finalement.
Ça n'est que bien plus tard que ces filles comprendront que le privilège des puissants, c'est de jouer la vie des autres sur le grand échiquier que nous leur avons construit.

 

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