Le Crime selon Narpeking

Jimmy Sabater Le Crime selon Narpeking, Editions Policemania

Broché : 192 pages
Editeur : Lulu.com (15 juillet 2013)/Policemania
Langue : Français
ISBN-10 : 1291490396
ISBN-13 : 978-1291490398
Dimensions du produit : 15,2 x 1,2 x 22,9 cm
Résumé : Margaux se fait passer pour une femme de chambre intérimaire pour s’introduire dans l’intimité de riches clients et gagner leur confiance. Elle travaille pour Napeking, une organisation secrète qui n’a rien a envier à la NSA, PRISM ou les services secrets internationaux. En effet, tous les moyens sont bons pour obtenir des documents, des preuves, des révélations et le crime ne fait pas exception à la règle. Mais cette mission sur une île sinistre où l’attend George Veramer, s’annonce encore plus dangereuse pour Margaux qui va de surprises en surprises.
Dans ce roman très original, on est aux premières loges des angoisses quotidiennes d’une espionne hyper expérimentée. L’intrigue est captivante et on est tenu en haleine jusqu’à la fin. Margaux est aussi attachante qu’intéressante. J’avais aimé un Suspect Presque Parfait du même auteur, mais j’ai l’univers de Narpeking est encore plus prenant !
(http://www.critiqueslibres.com)

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Jimmy Sabater Le Crime selon Narpeking, Editions Policemania

Extrait :

Livre 1

Londres, 25 décembre

 

Avant de quitter la maison, j’ai pris un plaisir presque pervers à m’attarder dans la chambre luxueuse d’Helena Rosenfelt encore imprégnée de son parfum délicat. J’ai enjambé son corps agonisant, comme si elle n’avait finalement été qu’une figurante dans la chute de son propre monde.

Je regrette de ne pas avoir pris le temps de bavarder une dernière fois avec elle pour en garder un meilleur souvenir. L’ultime image que j’en conserverai, c’est ce moment où elle a craché sa décoction contre la migraine, sur le magnifique tapis persan du bureau de son mari :

— Ne me dites pas que vous… vous…

Ses yeux étaient si exorbités qu’elle en paraissait presque ridicule. J’ai remonté sa boîte à musique, celle avec le couple de danseurs tournoyant sur la mélodie de « Pour Élise » de Beethoven. Rien ne la détendait davantage que les airs de sa collection d’automates.

Pauvre femme.

— Marnie ! Répondez-moi ! m’a-t-elle ordonné, la voix tremblante.

— Je ne m’appelle pas Marnie, ai-je répondu, en arrachant d’un geste jubilatoire la perruque rousse que j’avais portée durant les douze mois passés.

Madame Rosenfelt était horrifiée. Je la trahissais une seconde fois.

Le personnage que j’avais créé ne m’était plus d’aucune utilité. Nous arrivions au terme de notre mission dans la banlieue bourgeoise de Londres.

— Gordon ! a-t-elle crié. Gordon ! Je… Je…

— Gordon est déjà mort, lui ai-je dit, et tous les autres aussi. Inutile de crier. Je lui ai administré une plus forte dose, je ne voulais pas qu’il souffre, j’avais de l’estime pour lui, figurez-vous. Fichez-lui la paix. Le téléphone est déconnecté et vos portables sont tous désactivés. Laissez-vous aller. Il n’y en a pas pour longtemps.

Comme Gilmour peinait à me rejoindre, j’ai traversé le premier étage à sa recherche, laissant la vieille femme réaliser qu’elle n’avait plus la moindre chance. C’est sans doute à ce moment, alors qu’elle voulait me suivre, son bras implorant levé dans ma direction, qu’elle s’est immobilisée avant de s’effondrer devant l’entrée de sa chambre.

— Margaux ?

— Ne m’appelle pas comme ça, Gilmour, pas maintenant, pas ici. On ne sait jamais… Personne ne doit savoir.

— Cette maison est maintenant un cimetière, tu peux me faire confiance.

Il tenait un jerrycan d’essence qu’il faisait couler négligemment sur les épais tapis de l’entrée et la moquette des escaliers en prenant garde qu’il ne l’éclabousse pas. Bien évidemment, c’est sur les corps qu’il s’est le plus attardé. Entre ses dents, un gros havane encore éteint attendait pour être allumé.

Il avait fière allure, maintenant qu’il laissait son rôle de domestique intérimaire derrière lui. Gilmour aussi avait été fantastiquement servile, courbant l’échine à volonté, patiemment, jouant son rôle de chauffeur personnel et de confident de fortune à la perfection.

À présent, il avait davantage la stature d’un aristocrate ou d’un homme d’affaires de haut vol, avec l’élégance et la classe étranges du mépris des autres.

Dans la chambre d’Helena Rosenfelt, les objets les plus précieux étaient à ma portée. Montres en or massif provenant de Old Bond Street, bagues montées de diamants inestimables, un authentique œuf de Fabergé, mais rien de ces trésors ne m’a tentée une seconde. Non, j’ai juste ouvert le dressing pour caresser ses visons que je trouvais si beaux. Même une femme qui déteste les horreurs de la chasse ou l’élevage cruel de ces petites bêtes ne peut que succomber devant la perfection des coupes de ces manteaux provenant des plus grands fourreurs. Là encore, les apparences sont trompeuses. Helena Rosenfelt était végétarienne. Les seuls animaux qu’elle ait jamais conduits à la mort lui servaient de faire-valoir dans les soirées mondaines, l’opéra ou ses fréquentes vacances en Suisse.

— Marnie, dépêche-toi. Il est temps de partir. N’oublie pas que tu as un avion.

Bien sûr que j’y pensais.

Je venais juste de passer un an de ma vie chez ces riches employeurs et je ne pouvais partir sans avoir fait mes adieux à ce décor flamboyant où tant de souvenirs allaient sans doute me poursuivre pendant quelque temps. Je suis peut-être une meurtrière, mais j’ai parfois mes instants de mélancolie, de doute, de peur.

J’ai pris l’une des fourrures et l’ai enfilée avant de me contempler dans les grands miroirs qui couvraient les hautes portes du dressing. C’est vrai que j’avais une plus jolie silhouette qu’Helena Rosenfelt. L’âge y fait beaucoup, la nature aussi.

Pauvre femme. Quelle mort terrible ! Mais avais-je le choix ?

Je n’ai fait que mon travail et son nom figurait sur ma liste depuis la première heure. Il ne pouvait en être autrement, elle devait disparaître avec tout son petit monde. Effacée. Oubliée.

J’ai laissé glisser son manteau le long de mes bras pour le regarder choir sur le sol, comme un simple peignoir de satin. Le véritable luxe n’est-il pas de n’accorder aucune importance à la vie matérielle ?

Je pense que c’est au moment où je quittais son bureau qu’Édouard Rosenfelt a rendu l’âme à son tour. Son crâne s’est écrasé mollement sur le tapis de laine et de soie, face contre terre, un filet de bave rougeâtre trahissant déjà mon forfait.

— Marnie ! C’est prêt !

J’ai poussé le vice jusqu’à allumer une cigarette au milieu des escaliers où les émanations d’essence commençaient à devenir entêtantes. Tant qu’à vivre dangereusement, autant le faire jusqu’au bout. Et puis, ici, pendant un an, je n’avais vécu qu’à jouer les discrète, ingénue, idiote parfois, toujours invisible parce que insignifiante. C’est la raison pour laquelle j’ai joui quelques minutes de ce retour de situation qui me laissait la part belle.

Dans ma vie vouée à effacer celle des autres, les moments où je suis moi-même sont rares ; rien d’étonnant à ce que je les savoure quand j’en ai l’opportunité.

On annonçait la neige depuis plusieurs jours, mais nous n’en avions pas encore vu le moindre flocon. Par contre, le froid polaire s’était déjà bel et bien installé.

— Tu as la démarche tranquille de quelqu’un qui part en vacances, m’a fait Gilmour en souriant, avant d’allumer son cigare. Tu comptes faire un dernier tour du propriétaire ?

— Non, c’est fait.

— Ta moto est là. Tu n’as qu’à appuyer sur le starter pour rejoindre la gare de Saint Pancras International.

Il m’a tendu son briquet.

— Je crois que c’est ton tour, cette fois.

J’ai scruté la haute bâtisse où tous les cadavres n’attendaient plus qu’un geste pour disparaître en fumée.

— Tu sais bien que je n’aime pas le faire, ai-je hésité. Tu as les documents ?

— Évidemment. Je les ai dissimulés dans un anorak plié dans ma valise, sous un ordinateur où une autre paperasse saura donner le change. À moins d’être réellement vicieux, il est pratiquement impossible de juger de leur importance… Nous ne nous verrons pas avant un moment, Margaux… Tu vas… Tu vas me manquer…

— Oui, je sais. Mais j’ai un autre petit travail qui m’attend déjà. Mais qui sait ce que l’on va me demander, cette fois…

— Johnny Marr ?

— Oui, comme toujours.

Il m’a lancé un étrange regard avant de me dévisager.

— C’était très agréable de travailler avec toi, Margaux. Tu… Tu es une femme extraordinaire…

Ses grands yeux brillaient à tel point que je n’ai pu soutenir son regard.

— Ne perdons plus de temps. La cavalerie ne tardera pas à arriver… Dix minutes tout au plus…

J’ai laissé ma cigarette tomber dans la petite allée en dalles de pierres et le feu a pris en un instant avant que tout ne s’enchaîne comme lors d’un spectacle de dominos parfaitement coordonné.

Le feu brouille les pistes, efface les indices, brise la vérité, lave, purifie, détruit tout ce qui traîne. C’est ainsi que nous agissons à chaque fois. Pas d’indice, pas d’histoire, pas de témoin. Rien. On tourne la page. Nous n’existons plus. Pour personne.

J’aime le bruit des incendies. Je m’y suis habituée, après toutes ces années à travailler pour Narpeking. Les vitres qui explosent, les rideaux qui flambent comme du papier Kraft, le bois qui crépite, le métal qui se tord dans des cris presque humains, les objets qui sifflent comme des théières affolées, la vaisselle qui pète, les corps qui cuisent. Ce tintamarre nous couvre, nous anoblit. Il nous offre une virginité sans cesse renouvelée. C’est toujours le même rituel.

— Adieu, ma belle Marnie… Fais très attention à toi… Et je ne sais pas comment te le dire, mais je…

— Joyeux Noël, Gilmour. Prends soin de toi, l’ai-je coupé, en chevauchant la moto de Gordon.

Je l’ai regardé pénétrer dans la limousine des Rosenfelt, arborant son costume de chauffeur, impeccable, insoupçonnable. On lui aurait donné le bon dieu et le secret de l’arme nucléaire sans sourciller.

À moi aussi, parfois.

***

Je suis maintenant dans l’Eurostar à destination d’Anvers, où nous arriverons dans une petite demi-heure, selon les dernières estimations. Nous sommes très en retard à cause de la neige – qui s’est enfin décidée à tomber en quantité impressionnante – paralysant ainsi de nombreuses infrastructures.

Je vais essayer de me poser quelques jours, le temps d’endosser mon nouveau personnage. Il faut que je réfléchisse à ma nouvelle identité. Je suis un peu comme ces acteurs de théâtre ou de cinéma. J’ai besoin de préparer mon rôle, de puiser au plus profond de moi-même et d’y mettre à jour les sentiments les plus insoupçonnés. La différence avec les acteurs, c’est que je joue pendant des mois, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans jamais baisser le rideau. Les enjeux sont autrement plus importants qu’au cinéma. Le moindre défaut d’interprétation et c’est l’hécatombe, du mauvais comme du bon côté.

Pauvre Marnie. Elle aussi, on va découvrir son corps calciné parmi les décombres.

C’est dommage, une si brave fille.

Anvers, 25 décembre

 

Comme à mon habitude, je suis descendue au Hilton de Groenplaats où j’avais travaillé comme femme de chambre dans ma prime jeunesse. Mais l’hôtel a subi les caprices de tant d’architectes d’intérieurs que je ne souffre d’aucune mélancolie recouvrant cette période.

Sur la place immaculée, des enfants confectionnaient des bonshommes de neige tout en se lançant quelques boules bien tassées. J’aime entendre leurs cris et leurs rires, voir leurs regards exaltés et innocents, envisageant l’avenir comme une constante découverte des plaisirs nouveaux.

La Belgique a toujours été l’un de mes pays favoris. J’aime son esprit rebelle, son sens de l’humour et son accueil convivial.

J’ai essayé d’appeler Emilio, mais il ne m’a pas répondu. Contrairement à moi, il a une vie, avec une famille, des enfants, un chien. Il doit trouver déplacé que je cherche à le contacter le soir de Noël. Peut-être l’ai-je effrayé. C’est normal, il sait ce qu’il encourt.

Il est vrai qu’avec la matinée passée dans les transports, j’en avais presque oublié que tout s’arrête le 25 décembre.

Après avoir arpenté les rues à regarder les vitrines de luxe, je me suis arrêtée dans la cathédrale. Je ne sais pas pourquoi j’y suis allée. J’ai lu la drôle de légende de Nello et Patrashe publiée sur un pupitre de plexiglas installé devant une toile. Un orphelin accusé à tort d’avoir mis le feu à un moulin se retrouve sans travail ni argent. Il termine son errance misérable dans cette église, la nuit de Noël, pour y contempler cette peinture intitulée « La Descente de la Croix ». Et alors le visage du Christ se serait illuminé et Nello et son chien Patrashe seraient morts, rappelés par la grâce de Dieu, libérés des souffrances terrestres. Beau remède que la mort.

Habituellement, ce genre de bondieuseries me laisse de marbre, mais, là, j’ai ressenti des frissons me parcourir le dos et le cou. Comme si un message divin m’était délivré dont je ne comprenais pas le sens. C’était étrange comme sensation.

Dans cette histoire, je serais plutôt celle qui met le feu au moulin, celle qui affame, celle qui tue, celle qui fait croire à de telles histoires, mais qui n’y adhère pas un instant, jamais !

Je me suis finalement enfermée dans ma chambre où j’ai commandé un peu de nourriture et une bouteille de Krug.

C’était ma manière de célébrer Noël, seule, sans personne à tuer, avec juste un peu de Krug pour me tenir compagnie. Au fil des ans, cette date s’est vidée de sa magie, de son insouciance, pour ne plus devenir qu’un jour gris comme les autres. Quand on n’a ni famille, ni amis, le sens même de la fête devient étranger. Seuls quelques artifices sauvent encore le peu de vernis qui brille sur cette existence.

Le cadeau, le vrai, sera pour beaucoup plus tard.